Marina Tsvetaeva, Les Carnets
Publiés sous la direction de Luba Jurgenson
traduits du russe par Evelyne Amoursky et Nadine Dubourvieux
Éditions des Syrtes, 2008

 



L'atelier d'écriture d'une immense poétesse

Cet épais volume donne la traduction intégrale du texte russe des carnets, mis au point par E. Korkina et M. Kroutikova à partir du fonds manuscrit Tsvetaeva. Déposé aux Archives d'État de littérature et d'art de Moscou, ce fonds qui ne s'est ouvert qu'en 2000 livre un matériau précieux et considérable. À côté des trente-neuf cahiers de création proprement dite (brouillons et récapitulatifs), ces manuscrits comprennent quinze carnets remplis entre 1913 et 1939, avec des lacunes temporelles importantes. Si les huit premiers déroulent une séquence ininterrompue jusqu'en 1921, d'autres périodes subsistent sous forme intermittente et parcellaire : une coupure sépare ainsi l'année 1923 en Tchécoslovaquie d'une seule page conservée de l'année 1925 à Paris, elle-même isolée des années 1932-1933 par le vide d'un long intervalle. On aurait aimé pouvoir consulter, par exemple, les notes contemporaines de la publication à Paris en 1928 du recueil Après la Russie, moment d'écartèlement extrême entre l'exil et la patrie, mais aussi d'un accomplissement auquel Marina tenait tant, à savoir la publication d'un cycle complet de vers. Regrettables, ces pertes n'ôtent rien à l'intérêt de ce qui subsiste. Les carnets sont, note la préfacière, « un lieu de tension décisif entre le matériau de vie et l'élaboration poétique », passionnant pour tous ceux qui voudront entrevoir les cheminements créateurs de Tsvetaeva.

Certaines pages relèvent du journal intime, où se formulent et s'approfondissent des impressions, où s'énoncent des professions de foi, où son tempérament de femme et de poétesse se résume, tantôt en russe (« ce qu'il y a de meilleur en moi ne m'est pas personnel», « je suis simplement le miroir du monde, un être impersonnel », p. 434) et tantôt en français (« Vous êtes inhumain parce que Vous ne sentez pas, je suis inhumaine pour la cause contraire », p. 969). D'autres pages contiennent en vrac des lignes jetées au vol, traces de la vie intérieure et des menues péripéties quotidiennes - mots traversant l'esprit, adresses, listes d'objets, descriptions d'itinéraires, fragments de vers et bribes de conversations réelles ou imaginaires. D'autres encore recueillent de manière plus systématique la copie de lettres écrites ou reçues, les phrases prononcées par ses enfants, voire des ébauches de texte, comme L'Histoire de Sonetchka esquissée dans notre langue. Chaque carnet témoigne d'une période bien précise de la trajectoire existentielle et créatrice, selon que Tsvetaeva se trouve à Moscou, Berlin, Prague ou Paris. La toute dernière page, relatant la fin du voyage de retour en URSS (juin 1939), porte la mention suivante : « Ce matin, en me réveillant, j'ai pensé que mes années étaient – comptées (viendront – les mois.. ) », comme si Marina pressentait sa fin prochaine (1941). Cette dimension autobiographique ne vaut pas seulement pour elle-même, elle donne accès au laboratoire d'une œuvre qui se nourrit de la substance concrète et souvent hostile du quotidien. Ce laboratoire donne aussi à voir le croisement des genres qui s'y opère - journal, lettre d'amour, poème - et la contamination mutuelle des registres - monologue et dialogue, lyrisme et aphorisme - entre lesquels Tsvetaeva tisse des liens non programmés.

La rigueur des principes éditoriaux, l'abondance des notes infrapaginales décryptant les allusions et précisant les identités, l'éclairage latéral fourni par des encadrés documentaires, la générosité des annexes (chronologie personnelle de l'écrivain, chronologie littéraire et historique, index), sans oublier de nombreuses photographies, font de cette mine d'informations un instrument indispensable au spécialiste. Plus encore, un document capital pour quiconque veut approcher l'âme (mot essentiel chez elle) de Tsvetaeva, ce lieu ardent où luttent et fusionnent le temps historique, la contingence personnelle et le verbe poétique.

Françoise Genevray
(mai 2008)

Françoise Genevray est maître de conférences en littérature générale et comparée à l’Université Jean-Moulin Lyon III.

 

Lire aussi
Marina Tsvetaeva, ma mère - Ariadna Efron
traduit du russe par Simone Goblot - Éditions des Syrtes, 2008

http://www.editions-syrtes.fr

http://tsvetaeva.free.fr/index.html

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