|
L'atelier d'écriture d'une immense poétesse
Cet épais
volume donne la traduction intégrale du texte russe des
carnets, mis au point par E. Korkina et M. Kroutikova
à partir du fonds manuscrit Tsvetaeva. Déposé
aux Archives d'État de littérature et d'art de Moscou,
ce fonds qui ne s'est ouvert qu'en 2000 livre un matériau
précieux et considérable. À côté
des trente-neuf cahiers de création proprement dite (brouillons
et récapitulatifs), ces manuscrits comprennent quinze carnets
remplis entre 1913 et 1939, avec des lacunes temporelles importantes.
Si les huit premiers déroulent une séquence ininterrompue
jusqu'en 1921, d'autres périodes subsistent sous forme
intermittente et parcellaire : une coupure sépare ainsi
l'année 1923 en Tchécoslovaquie d'une seule page
conservée de l'année 1925 à Paris, elle-même
isolée des années 1932-1933 par le vide d'un long
intervalle. On aurait aimé pouvoir consulter, par exemple,
les notes contemporaines de la publication à Paris en 1928
du recueil Après la Russie, moment
d'écartèlement extrême entre l'exil et la
patrie, mais aussi d'un accomplissement auquel Marina tenait tant,
à savoir la publication d'un cycle complet de vers. Regrettables,
ces pertes n'ôtent rien à l'intérêt
de ce qui subsiste. Les carnets sont, note la préfacière,
« un lieu de tension décisif entre le matériau
de vie et l'élaboration poétique », passionnant
pour tous ceux qui voudront entrevoir les cheminements créateurs
de Tsvetaeva.
Certaines
pages relèvent du journal intime, où se formulent
et s'approfondissent des impressions, où s'énoncent
des professions de foi, où son tempérament de femme
et de poétesse se résume, tantôt en russe
(« ce qu'il y a de meilleur en moi ne m'est pas personnel»,
« je suis simplement le miroir du monde, un être
impersonnel », p. 434) et tantôt en français
(« Vous êtes inhumain parce que Vous ne sentez
pas, je suis inhumaine pour la cause contraire », p.
969). D'autres pages contiennent en vrac des lignes jetées
au vol, traces de la vie intérieure et des menues péripéties
quotidiennes - mots traversant l'esprit, adresses, listes d'objets,
descriptions d'itinéraires, fragments de vers et bribes
de conversations réelles ou imaginaires. D'autres encore
recueillent de manière plus systématique la copie
de lettres écrites ou reçues, les phrases prononcées
par ses enfants, voire des ébauches de texte, comme L'Histoire
de Sonetchka esquissée dans notre langue. Chaque carnet
témoigne d'une période bien précise de la
trajectoire existentielle et créatrice, selon que Tsvetaeva
se trouve à Moscou, Berlin, Prague ou Paris. La toute dernière
page, relatant la fin du voyage de retour en URSS (juin 1939),
porte la mention suivante : « Ce matin, en me réveillant,
j'ai pensé que mes années étaient –
comptées (viendront – les mois.. ) »,
comme si Marina pressentait sa fin prochaine (1941). Cette dimension
autobiographique ne vaut pas seulement pour elle-même, elle
donne accès au laboratoire d'une œuvre qui se nourrit
de la substance concrète et souvent hostile du quotidien.
Ce laboratoire donne aussi à voir le croisement des genres
qui s'y opère - journal, lettre d'amour, poème -
et la contamination mutuelle des registres - monologue et dialogue,
lyrisme et aphorisme - entre lesquels Tsvetaeva tisse des liens
non programmés.
 |
La
rigueur des principes éditoriaux, l'abondance des
notes infrapaginales décryptant les allusions et
précisant les identités, l'éclairage
latéral fourni par des encadrés documentaires,
la générosité des annexes (chronologie
personnelle de l'écrivain, chronologie littéraire
et historique, index), sans oublier de nombreuses photographies,
font de cette mine d'informations un instrument indispensable
au spécialiste. Plus encore, un document capital
pour quiconque veut approcher l'âme (mot essentiel
chez elle) de Tsvetaeva, ce lieu ardent où luttent
et fusionnent le temps historique, la contingence personnelle
et le verbe poétique.
Françoise
Genevray
(mai 2008)
|
Françoise
Genevray est maître de conférences
en littérature générale et comparée
à l’Université Jean-Moulin Lyon III.

Lire
aussi
Marina Tsvetaeva,
ma mère - Ariadna Efron
traduit du russe par Simone Goblot - Éditions des Syrtes,
2008
http://www.editions-syrtes.fr
http://tsvetaeva.free.fr/index.html
Les
derniers articles
|