Entretien avec Arnauld Pontier, écrivain

à propos de son dernier roman, Le Cimetière des Anges
(Actes Sud, 2005)

 

 

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Equinoxe - Actes Sud, 2006

 

 

Les profonds accents théologiques qui imprègnent Le Cimetière des anges frappent d’emblée le lecteur : en quoi sont-ils essentiels à ce roman ? Dans le même ordre d’idée, où avez-vous puisé votre inspiration ?

C’est un parti pris, bien sûr. J’avais déjà évoqué le « lien au père » dans mes précédents livres à travers des histoires « du quotidien », d’abord sous le second Empire (La Fête impériale), ensuite dans les Colonies (La Treizième cible) ; je voulais, dans ce troisième et opus final de cette série dédiée au pater, porter le débat sur un plan symbolique, dans le cadre d’une culture judéo-chrétienne qui est la mienne, même si je ne m’y reconnais pas, en tant qu’agnostique, athée, élevé sur une autre terre : à l’étranger (Asie puis Afrique).

Comme dans La Treizième cible (Prix Marguerite Yourcenar en 2004), les thèmes mêlés de la filiation, de la domination et de l’insoumission sont prégnants : quel regard portez-vous sur ces rapports de force ? Pensez-vous que l’on puisse véritablement se libérer de toute entrave paternelle (symbolique ou réelle) ou diriez-vous que ces relations par nature asymétriques sont inaltérables ?

On n’échappe pas à une empreinte, par définition (on peut seulement la combler. Par l’écriture, par exemple…). Mais personne ne vous force à la reproduire, qu’elle soit positive ou négative. Il faut regarder devant soi, faire sa propre vie, en tirant des leçons de la manière dont on vous a lancé dans cette vie. Reste que si l’empreinte est trop forte, si elle vous a écrasé… Là, vous n’avez plus aucune chance de vous reconstruire. La souffrance n’enseigne rien à qui n’est que souffrant ; le bonheur n’enseigne rien aux rassasiés.


Vous dites que vos romans forment un triptyque, quand bien même chacun d'entre eux se distinguerait des autres en surface. Quels sont, selon vous, ces points de convergence ?

Le père. La responsabilité qu’il a sur votre devenir, sur votre capacité à aimer et à souffrir. Il y a quelques années, il était à la mode de minimiser l’importance de la présence du père au sein de la famille (une mauvaise empreinte du féminisme, mal compris), c’est une erreur. Le père demeure fondamentalement, sur le plan représentatif, l’autorité. Qui est mère le sait.


Fable, allégorie, récit métaphorique… Le Cimetière des Anges est un peu tout cela ; comment le définiriez-vous ?

Récit allégorique, sans hésiter : Dieu contre Diable. Foi contre doute. Amour contre sacerdoce, humanisme contre obéissance, etc. (on verra d’ailleurs qu’il ne s’agit pas totalement d’oppositions). Mais dans un cadre épique. Il faut de grands événements pour parler de grandes choses. Et puis, je le dis souvent, je n’aime pas l’art conceptuel ; ma définition est qu’il s’agit d’un art « qui ne réjouit pas ». Il faut une histoire pour soutenir un propos, entraîner son lecteur : rendre accessible, à différents niveaux.

Le roman est dédié à Dieu, mais vous le priez aussi d’aller au Diable… Cette injonction résume-t-elle un cheminement personnel, ou bien doit-elle être lue comme un défi purement littéraire ?

C’est un jeu de mot : ça ne veut pas du tout dire « qu’il aille se faire foutre », mais plutôt, dans le style Guerre des étoiles : « qu’il aille faire un tour du côté obscur de la force ». En somme, qu’il se mette un instant à la place de son subalterne, ce pauvre diable qui est au charbon pendant que lui, au-dessus de la mêlée, juge.

Y a-t-il un personnage vous fascine davantage que les autres ?

Grandjean, sans doute, parce qu’il garde son mystère. Finalement, à y réfléchir : qui est-il ? Quelle est sa place dans cette histoire emblématique ? Ce que j’aime en lui c’est qu’il observe et se tait. C’est ma place, dans l’écriture.


Quelle place accordez-vous au Cimetière des Anges dans votre parcours d’écrivain ?

C’est, sans doute, le plus complexe, le plus exigeant pour le lecteur (il l’a été pour moi aussi !) ; à littérairement parler, c’est l’aboutissement de mes trois romans : une synthèse de ce qui sous-tend ce « triptyque », d’un point de vue moral et d’un point de vue stylistique. C’est en somme la conclusion de La Fête impériale et de La Treizième cible. Le vrai visage du père est dévoilé, et la prosodie fait que la langue (l’écriture) est enfin incarnée. Mais j’aime mes trois livres !

Les qualités stylistiques de ce troisième roman sont indéniables : en quoi cela le différencie-t-il des précédents ? L’écriture a-t-elle coulé de source ?

Mon premier roman traitait la langue de façon spirituelle, je veux dire en recherchant l’évidence du plaisir, la « belle expression » (comme on aimait à le faire au XIX° siècle) ; mon second la ciselait d’une manière un peu sèche, efficace (selon la tendance des années 50/60). Dans ce troisième livre, l’écriture va plus loin, plus profondément dans la chair de la langue, elle tend à la poésie, intemporelle, de l’âme.

L’écriture ne coule jamais de source. Je la passe au gueuloir (comme le faisait ce génie de la littérature qu’était Flaubert). « De la musique avant toute chose… » dirait un poète : c’est par le son que passe le rythme, le sentiment. C’est un travail de compositeur ET de chef d’orchestre, de scénariste ET de metteur en scène. Et puis, il ne faut jamais négliger les ficelles : l’histoire, le début, les fins de chapitres, etc. Il y a dans l’écriture de l’art ET de l’artisanat.

Quelles œuvres considérez-vous comme « fondatrices » de votre rapport à l’écriture ?

Plus que des livres particuliers (il me faudrait plusieurs pages pour en dresser la liste – vous pouvez aller voir mes « conseils » de lecture sur mon site Internet, cela ira plus vite !), ce sont des auteurs qui ont nourri mon désir décrire : Julien Gracq, Georges Bernanos, Barbey d’Aurevilly, Guy de Maupassant, Italo Svevo, Marguerite Yourcenar, Boris Vian…
Remarquez, s’il me fallait apporter un livre sur une île déserte, je pendrai avec moi Un balcon en forêt (de Gracq).

Lisez-vous des auteurs contemporains ?

Je lis beaucoup, y compris des vivants ! (2 romans par semaine au moins). D’abord, la plupart des romans français publiés par mon éditeur, Actes Sud... Ensuite, je suis fidèle aux auteurs que j’aime : Philippe Jaccottet, Alexandre Jollien, Christian Ganachaud, Claude Louis-Combet, Philippe Claudel, Christian Gailly, Mathias Enard, Dominique Sigaud, Virginie Lou, Hubert Nyssen, Véronique Ovaldé, Jules Merleau-Ponty…

Depuis peu, vous écrivez aussi pour la jeunesse : ce travail doit-il être dissocié de vos autres écrits ou pensez-vous qu’il s’inscrit dans un même mouvement créatif ?

Ecrire pour les enfants est encore une autre façon de triturer la langue en racontant une histoire : j’adore ! Et puis, j’ai deux enfants : ils ne comprendraient pas que papa n’écrive pas pour eux, tout de suite, non ? (pour mes romans, ils devront attendre quelques années encore !)

Votre prochain roman est en cours d’écriture ; est-il prématuré d’en parler ?

Non, il est pratiquement achevé. J’espère qu’il pourra paraître pour la rentrée de janvier 2006. Il n’aura aucun lien avec les précédents (enfin presque…). Il s’agit de l’histoire d'une jeune fille de 20 ans, devenue paraplégique suite à un accident, dont la soif de vivre est restée intacte malgré son handicap.
C’est l’occasion pour moi de dénoncer la situation matérielle et sociale des handicapés (lieux inaccessibles, déresponsabilisation…), de célébrer leur courage et leur détermination, de parler de leurs espoirs et de leur souffrance. De creuser encore cette âme humaine qui me fascine par son courage et son opiniâtreté, alors qu’elle sait que sa seule destinée est la mort. Mais ne sera pas un roman noir. Je crois même que l’on rira parfois, à certaines scènes sur lesquelles je travaille en ce moment. Enfin, c’est ce que j’espère. Entre deux larmes.

propos recueillis par Blandine Longre (mai 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

 

http://www.arnauld-pontier.com