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La
vie derrière soi.
Au départ,
l’histoire peut sembler simple : un ancien déporté,
Gert, et son fils, André, séparés par la guerre
; entre eux, un seul homme qui puisse faire le lien, Jurij, opiomane,
écrivain, qui a veillé de loin sur l’enfance
d’André, lequel a grandi à l’Assistance
publique.
Pourtant, hormis un pan de passé, André et Jurij n’ont
pas grand-chose en commun quand, en cette année 1967, le
premier, devenu jeune homme, retrouve celui qui pourrait faire figure
de père et se met à l’écoute de sa désespérance,
dont on ne sait exactement (du moins pas encore) ce qui a pu l’engendrer,
à l’écoute de ses tentatives pour échapper
à une réalité qui toujours le rattrape, comme
le passé dont il ne parle jamais. À cette trame première,
vient s’entrelacer une histoire d’amour teintée
d’irréalité, quand André croise une jeune
femme dans un bar : une figure fascinante, « trop parfaite
pour lui », dont il se met à guetter les apparitions
sans pouvoir l’approcher, comme « dépouillé
» quand il voit d’autres hommes s’intéresser
à elle. Toutefois, c’est elle, Flora, qui va permettre
à André d’afficher une audace nouvelle, de se
découvrir et de mettre des mots sur son identité,
car il espère ne pas être seulement un orphelin sans
racines, «embourbé dans cette béance de
n’être personne et de devoir devenir quelqu’un.
»
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Le
roman débute en 1967 mais c’est quatre années
plus tôt, à Venise, que l’on fait la connaissance
d’un homme « seul et désespéré
» : Gert, ancien déporté, cheminot devenu
vagabond depuis qu’il a décidé de partir
à la recherche du fils à peine connu ; il a quelques
pistes fragiles, dont le nom d’un médecin qui aurait
soigné Jurij après la guerre — Jurij, celui
qui avait accepté de sauver son fils né en camp
de concentration. Jurij et Gert se connaissaient à peine
mais chacun, à sa façon et pas forcément
dans le même camp, a connu l’amour impossible, le
chaos de la guerre et de l’après-guerre ; une période
où Jurij est hospitalisé en compagnie d’autres
survivants et qu’il tente de taire son passé et
de dissimuler sa véritable identité, tout en essayant,
déjà, de combattre ses démons intérieurs. |
Traversant de
bout en bout le récit, l’idée d’incommunicabilité
entre les êtres revient sans cesse, comme inhérente
à leur condition : « Tout vrai langage est incompréhensible
» dit Jurij, qui opte pour l’écriture, car «
écrire est ma langue maternelle », un acte qui
permet de conjurer la mort mais qui peut néanmoins «
vous replonger dans l’horreur, la souffrance, vous replonger
dans le passé, vous tuer, même, parfois. »
Alors, au langage, certains préfèrent parfois le silence
: un silence salvateur, quand des vies sont en jeu, ou apaisant
(comme celui qui unit André et Flora), mais qui porte aussi
des fruits bien amers, quand il se fait non-dit, se substitue à
la vérité et empêche d’avoir prise sur
son propre destin.
Le fruit du silence est un roman poignant,
dont le fatalisme ambiant lui confère des traits assurément
tragiques : le dénouement a d'indéniables accents
d’ironie dramatique, certains personnages demeurent ambivalents
et parfois aveugles ; comme André, impuissant, qui ne sait
rien, ne voit rien au-delà de son amour nouveau pour Flora,
ne se doute de rien — ni du passé de Jurij, ni de celui
de ses parents, ni de qui a pu être sa mère, surtout,
ni du tour que l’Histoire se prépare à lui jouer.
Car comme le sait Jurij quand il tente de fuir son passé
: « La liberté qu’il avait prise en s’enfuyant
n’existait pas, elle n’était qu’un leurre
; seul existait le destin. Tout est écrit. » Même
si rien n’a été dit.
Quant à Gert, lui connaîtra la vérité,
celle de Rachel, rencontrée à Bruges en 1964 ; ancienne
déportée elle aussi, Rachel veut déciller Gert
qu’elle n’a pas croisé par hasard, tandis que
lui ne se doute de rien. Même si la candeur d’André
(d’une certaine façon, il ressemble à son père
Gert) fait frémir, c’est plutôt Jurij, pivot
du récit, qui exerce une véritable fascination sur
l’esprit du lecteur, au-delà des notions de bien et
de mal, ou encore Rachel, pourtant d’une autre trempe que
le précédent, possédant la sérénité
de la victime déterminée à se venger, plus
énigmatique aussi, et que l’on aurait presque aimé
connaître davantage.
Comme dans Le Cimetière des anges,
l’Histoire demeure inséparable de l’histoire
singulière, et le sinistre tourbillon de la seconde guerre
mondiale plane sans cesse sur chacune des histoires individuelles,
révèlant les abominations et la noirceur d'âme
de certains, sans pour autant gommer leur humanité. Une Histoire
que l’on croit loin derrière, mais qui se transmet,
en silence, et poursuit son avance inéluctable, contaminant
le présent de la génération suivante, celle
d’André et de Flora.
On l’aura compris : il est presque impossible de raconter
les intrigues qui s’entrecroisent, au risque de trop en dire
et d'ainsi dévoiler des éléments et des enchaînements
qui permettent au lecteur de reconstruire à loisir le puzzle
foisonnant de vies abîmées et de s’investir dans
un récit où tout fait sens peu à peu. Un récit
dont la construction impeccable va de pair avec une langue minutieuse,
à l’instar des romans précédents de l’auteur,
qui transcrit finement les complexités émotionnelles
et les paradoxes d’existences en mouvement, pour former un
bel entrelacement narratif et humain, entre d'une part la joie et
l’émoi que peut procurer un nouvel amour et d'autre
part les terreurs inscrites dans l’esprit de ceux qui ont
connu le pire, indélébiles.
B.
Longre
(juillet 2008)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; traductrice et critique
littéraire, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.
http://blongre.hautetfort.com

Entretien
avec l'auteur
(mai 2005)
du
même auteur
Le Cimetière des anges
(Actes Sud 2005)
Equinoxe
Actes
Sud, 2006
La Treizième cible (Actes Sud 2003)
La fête impériale (Actes Sud 2002 / Babel 2006)
pour
la jeunesse
La légende du jardin
japonais ill. François Place (A. Michel jeunesse)
Les Petits vers, ill. d'Anne Buguet (Lo
Pais d'enfance)
http://www.arnauld-pontier.com
http://www.actes-sud.fr
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