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Les
deux sœurs
"Toujours
ensemble", la devise des deux sœurs Popesco, est
aussi le titre d’une pièce qui, depuis quelques années,
est jouée dans plusieurs pays, parfois sous le titre de Puck
en Roumanie. Le succès d’Anca Visdei,
longuement mûri et largement justifié, est d’abord
celui de son abondante œuvre théâtrale.
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On
ne s’étonnera donc pas de voir dans L’exil
d’Alexandra, roman épistolaire,
une sorte de mise en récit d’un dialogue aux
accents dramaturgiques entre Alexandra et Ioana : la première
a fui la dictature, la seconde, restée avec leur mère
et leur grand-mère, tente tant bien que mal de se débrouiller
dans le vide étouffant du règne de Ceausescu.
Leur échange de lettres, sur une période de
plus de 15 ans (avec une longue interruption) dit la tendresse,
les anecdotes, les difficultés, les rancoeurs, les
jalousies, l’amour de deux êtres qui voudraient
ne rien se cacher, mais qui ne peuvent s’exprimer qu’à
mots voilés : « Tante Prudence »,
l’odieuse et imbécile censure, veille, mais aussi,
parfois, s’interposent les pudeurs et les remords…
Cet échange dit aussi les métamorphoses de soi,
ou plutôt du monde (« Je ne change pas. C’est
la vie autour de moi qui change. Si on ne se durcit pas, on
ne survit pas. Et c’est notre âge qui a changé
»), la liberté retrouvée («
Dans mes rêves les plus fous, je n’espérais
pas vivre ça »), mais la liberté
trahie par une apparence de révolution, les faux-semblants
politiques et les déceptions culturelles. |
Le roman baigne
entièrement dans le théâtre (et vice-versa).
Alexandra et Ioana ont toutes deux, sous des aspects distincts et
complémentaires (l’écriture, la scène),
la même vocation, et c’est ce qui renforce leur complicité
(leur rivalité parfois). Shakespeare et Puck, le lutin du
Songe d’une nuit d’été,
sont des points d’ancrage récurrents ; et assez naturellement,
Alexandra se met à « tricoter une pièce
à deux personnages, une pièce épistolaire dont
tu devines les protagonistes » ; les lettres, la pièce,
le roman (sans compter les éléments autobiographiques)
: tout s’imbrique, dans une sorte de mise en abyme de l’expérience
littéraire.
Autre fil conducteur,
noué au précédent : la langue française,
dont Alexandra fait peu à peu l’apprentissage, jusqu’à
l’utiliser comme langue d’écriture littéraire,
et comme langue maternelle de son fils. Apprentissage difficile
: « Dire que j’ai choisi le français pour
me faciliter la tâche ! Dès que j’ai une idée
à exprimer, pas de problème, les mots sont là,
limpides et précis. Mais dès que je m’attaque
au moindre sentiment, le vocabulaire se dérobe. Pour traduire
dor de tara, je n’ai trouvé que mal du pays. Et si
on n’a précisément pas mal ? Si c’est
plus insidieux que ça, précisément comme le
dor ? Nostalgie, mélancolie, ça existe encore mais
pour dor, cette tristesse de l’âme qui se languit, au-delà
même de la souffrance, va chercher ». Il y a toutefois
la volonté indéfectible de surmonter les obstacles,
jusqu’au constat d’une maîtrise parfaite : au
bout du compte, Ioana constate que les colères de sa sœur
n’éclatent plus en roumain, mais bel et bien en français
!
Au-delà
du théâtre, de la langue, de l’écriture,
c’est évidemment l’exil qui est au coeur de tout,
le titre y insiste ; l’exil politique, géographique,
linguistique, familial, sentimental… Mais le choix du genre,
la subtilité et la limpidité de l’écriture,
la profondeur et la complexité des personnages, l’imbrication
de la narration dans l’histoire roumaine et européenne
font de cet exil une richesse non seulement du point de vue littéraire,
mais tout simplement du point de vue humain.
Jean-Pierre
Longre
(mai 2008 )
Jean-Pierre
Longre enseigne la littérature contemporaine
à l’Université Jean Moulin Lyon 3. Auteur d’études
sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur
de plusieurs revues, il a participé à la publication
des romans de Queneau dans la Bibliothèque
de la Pléiade, s’intéresse à la comparaison
des arts (littérature, musique, peinture) et effectue des
recherches sur les littératures francophones (Roumanie
et Belgique en particulier).
Derniers ouvrages parus : Raymond Queneau en scènes
(Presses Universitaires de Limoges, 2005) et Jean
Prévost aux avant-postes (Collectif,
avec William Marx, Les Impressions Nouvelles, 2006).

http://www.ancavisdei.com/
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thématique : Ecrits franco-roumains
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