Georges Bataille. La fascination du mal
Pascal Louvrier

Éditions du Rocher, 2008

 

 


Georges Bataille à Épinal

Un écrivain devient un mythe à partir du moment où son existence sert de paradigme unique à ses admirateurs, au point que ces derniers se mettent à éprouver leur corps, leur expérience du plaisir ou du tragique, leur propre destinée, le monde dans lequel ils évoluent, à l’aune de leur prestigieux modèle. Qu’il s’agisse de musique, de littérature, de people, les fans (au sens pathologique du terme) connaissent la pire des dissociations intérieures : la vie par procuration. Ce n’est encore pas si grave quand leur passion les amène à camper au pied de l’immeuble de l’idole, ou à aller dérober un morceau de sa pierre tombale ; certains écrivent des livres, dans lesquels ils modulent, à grand renfort de psittacisme, leur lyrique dévotion. Et c’est sans doute le pire des services qu’ils puissent rendre à la postérité de leur sujet, que de tenter ainsi de le faire revivre artificiellement, comme s’il était toujours bel et bien présent.

Depuis qu’il s’est éloigné de Paul Morand, à qui il avait consacré en 2006 une magistrale biographie en collaboration avec Éric Canal-Forgues, Pascal Louvrier se saoule, voyage, défèque et jouit à côté du fantôme de Georges Bataille. Cette fréquentation devrait lui être déconseillée. Non pas pour les raisons qu’on pense, liées au scandale inhérent à l’auteur ou à la subversion radicale de ses écrits. Mais plutôt parce que Louvrier n’a apparemment pas la carrure pour supporter le poids d’un si vilain bonhomme. Que retire-t-on de son essai ? Fort peu de choses en somme, puisque l’analyse y cède sans cesse le pas à l’expression de la fascination subjective qu’exerce sur lui Georges Bataille. L’emploi pléthorique des termes «débauche », « souillure », « transgression » nous permet de comprendre à l’envi à quel point Bataille, dans son fruste costume sombre, était débauché, se vautrait dans la souillure et transgressait sans cesse les normes dictées par la société. Nous l’avions presque oublié, en effet, merci.

Pour le reste, ce livre est en fait le récit d’une pose : « M’as-tu vu lire Georges Bataille ? », « M’as-tu lu fantasmant Georges Bataille ? », etc. On ne compte plus le nombre de passages où l’auteur se met en scène, à l’abri du monde derrière je ne sais quelle dune du Moyen Orient, pour y asséner ses « Il faut découvrir Georges Bataille comme ci et comme ça », dans telles conditions climatiques, dans telle position, avec tel taux d’alcoolémie dans le sang. On en arrive dès lors à ce genre d’évocations désopilantes : « Je lisais cette lettre de Bataille, assis sur un pouf, face à la Mer Rouge. L’air était tiède, l’atmosphère antalgique. Je laissais refroidir mon thé à la menthe. Une jeune femme aux longs cheveux promenait sa mélancolie sur la plage encombrée de détritus. Je lui souris, elle ne me vit pas. Mais au fond, peut-être était-ce à Bataille que j’adressais un sourire, un sourire fraternel. » J’ai pour ma part lu le livre de Louvrier dans un vieux fauteuil club pouilleux que m’ont offert des amis qui liquidaient leur ancien salon. Et aussi, je dois bien l’avouer, pendant un quart d’heure aux lieux d’aisance. De quoi s’arracher un œil et se masturber avec, non ?, tant c’est intéressant…

On ne peut pas reprocher à Louvrier de se délecter de L’expérience intérieure, même sous la pluie battante d’un orage, comme il le recommande en assumant le danger de mouiller son précieux exemplaire. Par contre, on peut s’interroger sur la pertinence de présenter son ouvrage comme une « biographie rejetant la falsification et l’arrimage dont sont trop souvent victimes la vie et l’œuvre de Bataille ». Pas de falsification, vraiment ? Et dans tous ces endroits où l’auteur se figure Bataille, criant dans les rues au sortir de chez Chestov ou se dénudant devant quelque putain ? Par l’imaginaire, Louvrier rejoint l’imagerie, donc le cliché. L’enfer où nous suivons Bataille est vraiment pavé de trop bonnes intentions…
Le plus pathétique est atteint lorsque le ton de Louvrier flirte avec le pamphlet : « L’expérience de Bataille est rarissime, pour ne pas dire unique », clame-t-il, sans redouter la Lapalissade, «Ceux qui disent la réaliser tous les samedis soir, en partouzant, lignes de coke dans le pif, sont des imposteurs au service de la marchandise sentimentale et pornographique. L’expérience de Bataille exige d’être héroïque […]. On est loin de celle de nos folliculaires en laisse, pitoyables bambocheurs, entièrement soumis au premier string deviné. » Mais enfin, à qui s’adressent ces mots ? Le jeu est facile, qui consiste à se classer ainsi, en creux, dans le clan des Siegfried de la quéquette mystique pour mieux s’exclure de celui des petits baiseurs.

Le plus drôle réside dans d’incongrues références à la chanson française, à propos desquelles, sous le coup de l’incompréhension, on se frottera encore longtemps les yeux. Page 35, Nougayork : « Et la France ? Elle oublie la guerre, ses morts, ses anciens combattants qui ont encore dans la tête le bruit du souffle barbare [expression du poète Claude Nougaro] des armes ». Page 41, c’est la chanson Richard de Ferré qui se voit crypto-plagiée, mais cette fois sans mention du parolier… Ailleurs, ce sont des superflues citations de Houellebecq ou des coups de chapeaux bas à Philippe Sollers qui sont saupoudrés, en un jeu de déclinaison mutuelle typiquement parisianoïde. Il fera bon s’afficher avec cet opuscule à une terrasse bondée de Saint-Germain-des-Prés cet été. En province et en périphérie francophone, le bouquin se vendra moins. Sauf à Épinal, peut-être.
Tout cela manque donc cruellement de sérieux. Le ricanement qui s’ensuit n’a rien de la dimension cosmique, ravageuse, du rire bataillien. Et le ciel en est un peu moins bleu.

Frédéric Saenen
(juillet 2008)

Frédéric Saenen, licencié en philologie romane, professeur de français-langue étrangère, auteur et poète, collabore à de nombreuses revues de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et en France et participe régulièrement à des lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric Dufoing, il anime Jibrile, revue de critique littéraire et politique.

 

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