|
Georges Bataille à Épinal
Un écrivain
devient un mythe à partir du moment où son existence
sert de paradigme unique à ses admirateurs, au point que
ces derniers se mettent à éprouver leur corps, leur
expérience du plaisir ou du tragique, leur propre destinée,
le monde dans lequel ils évoluent, à l’aune
de leur prestigieux modèle. Qu’il s’agisse de
musique, de littérature, de people, les fans (au sens pathologique
du terme) connaissent la pire des dissociations intérieures
: la vie par procuration. Ce n’est encore pas si grave quand
leur passion les amène à camper au pied de l’immeuble
de l’idole, ou à aller dérober un morceau de
sa pierre tombale ; certains écrivent des livres, dans lesquels
ils modulent, à grand renfort de psittacisme, leur lyrique
dévotion. Et c’est sans doute le pire des services
qu’ils puissent rendre à la postérité
de leur sujet, que de tenter ainsi de le faire revivre artificiellement,
comme s’il était toujours bel et bien présent.
Depuis qu’il
s’est éloigné de Paul Morand, à qui il
avait consacré en 2006 une magistrale biographie en collaboration
avec Éric Canal-Forgues, Pascal Louvrier se saoule, voyage,
défèque et jouit à côté du fantôme
de Georges Bataille. Cette fréquentation devrait lui être
déconseillée. Non pas pour les raisons qu’on
pense, liées au scandale inhérent à l’auteur
ou à la subversion radicale de ses écrits. Mais plutôt
parce que Louvrier n’a apparemment pas la carrure pour supporter
le poids d’un si vilain bonhomme. Que retire-t-on de son essai
? Fort peu de choses en somme, puisque l’analyse y cède
sans cesse le pas à l’expression de la fascination
subjective qu’exerce sur lui Georges Bataille. L’emploi
pléthorique des termes «débauche »,
« souillure », « transgression » nous
permet de comprendre à l’envi à quel point Bataille,
dans son fruste costume sombre, était débauché,
se vautrait dans la souillure et transgressait sans cesse les normes
dictées par la société. Nous l’avions
presque oublié, en effet, merci.
Pour le reste,
ce livre est en fait le récit d’une pose : «
M’as-tu vu lire Georges Bataille ? », « M’as-tu
lu fantasmant Georges Bataille ? », etc. On ne compte
plus le nombre de passages où l’auteur se met en scène,
à l’abri du monde derrière je ne sais quelle
dune du Moyen Orient, pour y asséner ses « Il faut
découvrir Georges Bataille comme ci et comme ça »,
dans telles conditions climatiques, dans telle position, avec tel
taux d’alcoolémie dans le sang. On en arrive dès
lors à ce genre d’évocations désopilantes
: « Je lisais cette lettre de Bataille, assis sur un pouf,
face à la Mer Rouge. L’air était tiède,
l’atmosphère antalgique. Je laissais refroidir mon
thé à la menthe. Une jeune femme aux longs cheveux
promenait sa mélancolie sur la plage encombrée de
détritus. Je lui souris, elle ne me vit pas. Mais au fond,
peut-être était-ce à Bataille que j’adressais
un sourire, un sourire fraternel. » J’ai pour ma
part lu le livre de Louvrier dans un vieux fauteuil club pouilleux
que m’ont offert des amis qui liquidaient leur ancien salon.
Et aussi, je dois bien l’avouer, pendant un quart d’heure
aux lieux d’aisance. De quoi s’arracher un œil
et se masturber avec, non ?, tant c’est intéressant…
On ne peut pas
reprocher à Louvrier de se délecter de L’expérience
intérieure, même sous la pluie battante d’un
orage, comme il le recommande en assumant le danger de mouiller
son précieux exemplaire. Par contre, on peut s’interroger
sur la pertinence de présenter son ouvrage comme une «
biographie rejetant la falsification et l’arrimage dont
sont trop souvent victimes la vie et l’œuvre de Bataille
». Pas de falsification, vraiment ? Et dans tous ces
endroits où l’auteur se figure Bataille, criant dans
les rues au sortir de chez Chestov ou se dénudant devant
quelque putain ? Par l’imaginaire, Louvrier rejoint l’imagerie,
donc le cliché. L’enfer où nous suivons Bataille
est vraiment pavé de trop bonnes intentions…
Le plus pathétique est atteint lorsque le ton de Louvrier
flirte avec le pamphlet : « L’expérience
de Bataille est rarissime, pour ne pas dire unique »,
clame-t-il, sans redouter la Lapalissade, «Ceux qui disent
la réaliser tous les samedis soir, en partouzant, lignes
de coke dans le pif, sont des imposteurs au service de la marchandise
sentimentale et pornographique. L’expérience de Bataille
exige d’être héroïque […]. On est
loin de celle de nos folliculaires en laisse, pitoyables bambocheurs,
entièrement soumis au premier string deviné. »
Mais enfin, à qui s’adressent ces mots ? Le jeu est
facile, qui consiste à se classer ainsi, en creux, dans le
clan des Siegfried de la quéquette mystique pour mieux s’exclure
de celui des petits baiseurs.
| 
|
Le plus
drôle réside dans d’incongrues références
à la chanson française, à propos desquelles,
sous le coup de l’incompréhension, on se frottera
encore longtemps les yeux. Page 35, Nougayork : «
Et la France ? Elle oublie la guerre, ses morts, ses anciens
combattants qui ont encore dans la tête le bruit du
souffle barbare [expression du poète Claude Nougaro]
des armes ». Page 41, c’est la chanson
Richard de Ferré qui se voit crypto-plagiée,
mais cette fois sans mention du parolier… Ailleurs,
ce sont des superflues citations de Houellebecq ou des coups
de chapeaux bas à Philippe Sollers qui sont saupoudrés,
en un jeu de déclinaison mutuelle typiquement parisianoïde.
Il fera bon s’afficher avec cet opuscule à
une terrasse bondée de Saint-Germain-des-Prés
cet été. En province et en périphérie
francophone, le bouquin se vendra moins. Sauf à Épinal,
peut-être.
Tout cela manque donc cruellement de sérieux. Le
ricanement qui s’ensuit n’a rien de la dimension
cosmique, ravageuse, du rire bataillien. Et le ciel en est
un peu moins bleu.
|
Frédéric
Saenen
(juillet 2008)
Frédéric
Saenen, licencié
en philologie romane, professeur de français-langue étrangère,
auteur et poète, collabore à de nombreuses revues
de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et
en France et participe régulièrement à des
lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric
Dufoing, il anime Jibrile,
revue de critique littéraire et politique.

http://www.editionsdurocher.fr/
http://www.fabula.org/revue/document4416.php
|