J.F. aux semelles de vent
de Christian Cogné
Calmann-lévy 2004

 

 

Les illuminations d’Hélène

C’est à quatorze ans qu’Hélène découvre réellement son père, Antoine, un inconnu qui vivait jusqu’alors sous le même toit qu’elle, mais invisiblement, sans présenter grand intérêt à ses yeux d’enfant, tant la fillette était sous l’emprise d’un mère éblouissante - en définitive tout aussi factice que les programmes télévisuels qui rythmaient son quotidien. C’est autrement qu’Antoine subjugue Hélène, en la laissant entrer dans son univers hors normes, celui de l’éblouissement poétique permanent qui le porte depuis des années et l’incite à pousser toujours plus loin sa quête synesthésique, dans les pas de Rimbaud et des autres ; le jour où il se met à raconter à Hélène ses voyages de jeunesse marque un tournant dans l’existence de l’adolescente – la rupture est consommée avec sa mère Sylvia qui évolue dans un monde qu’Antoine juge sévèrement, et qui peut « priver d’émerveillement ».

Hélène est prête à voir en son père un guide, un interlocuteur dont elle ne peut se passer ; ancien baroudeur, grand voyageur, beatnik éclairé, Antoine illumine l’esprit de sa fille, une fille qui est « beaucoup plus » en réalité : « un petit être à mes côtés, penché sur le fil de la route.» Il lui confie ses pensées, son parcours obsessif vers « la vérité poétique » et les trois étapes qui la jalonnent, sa confusion face au trop-plein de perceptions que lui renvoie le monde, jusqu’à l’épuisement des sens, sa défaite face aux mots et à leurs combinatoires, incapables de retranscrire idéalement la perception ; il lui raconte aussi ses voyages, son amour sans espoir pour Nadia, qui l’a décidé, à 19 ans, à partir en mer, à l’autre bout du monde, de l’Amérique à l’Asie, de l’Afrique à l’Australie.


Quand son père disparaît, Hélène part elle aussi, timidement : elle quitte Vitrolles où elle vivait avec sa mère et cherche du travail sur Marseille, tout en oscillant encore entre le confort de l’immobilisme et la déchéance qui peut aller de pair avec l’errance – car la jeune bachelière veut «retrouver» son père, le comprendre, suivre ses traces et reconstruire ses multiples parcours ; il a beau être mort, il continue de la guider vers le monde invisible de la poésie, par le biais de carnets retrouvés avant que sa mère ne s’en débarrasse. A Paris, elle revoit ceux qui ont connu Antoine – Zadkine, un vieux libraire qui prépare une anthologie poétique comprenant les textes d’Antoine, Victor Chane, un ami d’enfance du poète, puis Nadia, devenue médecin, auprès de laquelle Hélène se fait passer pour une domestique à la recherche d’un emploi… Une rencontre qui bouleversera la vie bourgeoise et bien ordonnée de Nadia.

Ce roman propose une exploration précise des décalages entre entendement et perception, raison et sensation, (lequel des deux dit vrai ?), entre la fragilité des mondes intérieurs que l’on se construit et l’omnipotence apparente du grand déballage consumériste qui nous entoure ; les deux sont-ils conciliables ? Est-il surtout possible de percevoir le monde différemment et d’entrevoir un chemin menant à l’illumination poétique ?

J.F. aux semelles de vent est un roman d’apprentissage au sens premier du terme, mais fonctionne aussi, on l’aura compris, comme une ode à la poésie et à ses attractions, et ne laisse pas de nous éblouir – par le biais d’une prose sans failles, d’un récit vif, sensuel et enlevé que ponctuent les vers d’Antoine ; la quête que raconte Hélène, en résonance avec celle de son père, fait éclore une véritable voix narrative, agréablement tenace – malgré les confusions qui l’habitent ou les moments de désespoir qui surgissent parfois – une voix lucide, émouvante et marginale ; à l’image des laissés-pour-compte que la jeune fille croise en route : « De longues semaines passées dans les rues, à nous heurter presque à chaque pas : les sous-diplômés, les sans-domicile fixe… On se confond, on s’ignore encore dans la crainte de se reconnaître.». Les indignations d’Antoine, puis d’Hélène, leur sens de l’équité face à la misère qui les entoure parfois, témoignent de leur sentiment d’appartenance au réel : car la poésie n’est pas ici perçue comme un douce rêverie qui éloignerait de l’ici et du maintenant mais permet véritablement d’être au monde, de l’appréhender pleinement, de le sentir vibrer ou souffrir et de se plonger dans le flot de l'humanité.

Blandine Longre
(mai 2006)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

 

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