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Les
illuminations d’Hélène
C’est
à quatorze ans qu’Hélène découvre
réellement son père, Antoine, un inconnu qui vivait
jusqu’alors sous le même toit qu’elle, mais invisiblement,
sans présenter grand intérêt à ses yeux
d’enfant, tant la fillette était sous l’emprise
d’un mère éblouissante - en définitive
tout aussi factice que les programmes télévisuels
qui rythmaient son quotidien. C’est autrement qu’Antoine
subjugue Hélène, en la laissant entrer dans son univers
hors normes, celui de l’éblouissement poétique
permanent qui le porte depuis des années et l’incite
à pousser toujours plus loin sa quête synesthésique,
dans les pas de Rimbaud et des autres ; le jour où il se
met à raconter à Hélène ses voyages
de jeunesse marque un tournant dans l’existence de l’adolescente
– la rupture est consommée avec sa mère Sylvia
qui évolue dans un monde qu’Antoine juge sévèrement,
et qui peut « priver d’émerveillement
».
Hélène
est prête à voir en son père un guide, un interlocuteur
dont elle ne peut se passer ; ancien baroudeur, grand voyageur,
beatnik éclairé, Antoine illumine l’esprit de
sa fille, une fille qui est « beaucoup plus »
en réalité : « un petit être à
mes côtés, penché sur le fil de la route.»
Il lui confie ses pensées, son parcours obsessif vers «
la vérité poétique » et les trois
étapes qui la jalonnent, sa confusion face au trop-plein
de perceptions que lui renvoie le monde, jusqu’à l’épuisement
des sens, sa défaite face aux mots et à leurs combinatoires,
incapables de retranscrire idéalement la perception ; il
lui raconte aussi ses voyages, son amour sans espoir pour Nadia,
qui l’a décidé, à 19 ans, à partir
en mer, à l’autre bout du monde, de l’Amérique
à l’Asie, de l’Afrique à l’Australie.
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Quand
son père disparaît, Hélène part
elle aussi, timidement : elle quitte Vitrolles où elle
vivait avec sa mère et cherche du travail sur Marseille,
tout en oscillant encore entre le confort de l’immobilisme
et la déchéance qui peut aller de pair avec
l’errance – car la jeune bachelière veut
«retrouver» son père, le comprendre, suivre
ses traces et reconstruire ses multiples parcours ; il a beau
être mort, il continue de la guider vers le monde invisible
de la poésie, par le biais de carnets retrouvés
avant que sa mère ne s’en débarrasse.
A Paris, elle revoit ceux qui ont connu Antoine – Zadkine,
un vieux libraire qui prépare une anthologie poétique
comprenant les textes d’Antoine, Victor Chane, un ami
d’enfance du poète, puis Nadia, devenue médecin,
auprès de laquelle Hélène se fait passer
pour une domestique à la recherche d’un emploi…
Une rencontre qui bouleversera la vie bourgeoise et bien ordonnée
de Nadia. |
Ce roman propose
une exploration précise des décalages entre entendement
et perception, raison et sensation, (lequel des deux dit vrai ?),
entre la fragilité des mondes intérieurs que l’on
se construit et l’omnipotence apparente du grand déballage
consumériste qui nous entoure ; les deux sont-ils conciliables
? Est-il surtout possible de percevoir le monde différemment
et d’entrevoir un chemin menant à l’illumination
poétique ?
J.F.
aux semelles de vent est un roman d’apprentissage
au sens premier du terme, mais fonctionne aussi, on l’aura
compris, comme une ode à la poésie et à ses
attractions, et ne laisse pas de nous éblouir – par
le biais d’une prose sans failles, d’un récit
vif, sensuel et enlevé que ponctuent les vers d’Antoine
; la quête que raconte Hélène, en résonance
avec celle de son père, fait éclore une véritable
voix narrative, agréablement tenace – malgré
les confusions qui l’habitent ou les moments de désespoir
qui surgissent parfois – une voix lucide, émouvante
et marginale ; à l’image des laissés-pour-compte
que la jeune fille croise en route : « De longues semaines
passées dans les rues, à nous heurter presque à
chaque pas : les sous-diplômés, les sans-domicile fixe…
On se confond, on s’ignore encore dans la crainte de se reconnaître.».
Les indignations d’Antoine, puis d’Hélène,
leur sens de l’équité face à la misère
qui les entoure parfois, témoignent de leur sentiment d’appartenance
au réel : car la poésie n’est pas ici perçue
comme un douce rêverie qui éloignerait de l’ici
et du maintenant mais permet véritablement d’être
au monde, de l’appréhender pleinement, de le sentir
vibrer ou souffrir et de se plonger dans le flot de l'humanité.
Blandine
Longre
(mai 2006)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

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