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Les
Français chantent, l'Histoire passe...
Serge Dillaz,
membre du comité de rédaction de la revue Chorus
et auteur de plusieurs ouvrages sur la chanson française,
nous propose le premier volume d'une somme sur l'histoire moderne
de notre pays à travers les chansons. L'exercice n'est pas
véritablement nouveau, par la nature du genre en question
: les chansons n'offrent pas seulement un reflet de la société
française, elles en sont le coeur vivant, la mesure changeante
de ses moeurs et humeurs, la source même des préjugés,
repoussoirs ou complaisants, qui cristallisent nos représentations
sociales. Le travail de Serge Dillaz, à partir de ce constat,
a l'insigne mérite de prendre son objet très au sérieux
et de s'armer d'une rigueur et d'une ambition qui font trop souvent
défaut dans les publications consacrées à la
chanson.
Il s'agit de commencer ici une étude destinée à
couvrir toute l'époque récente depuis 1945, époque
assez curieusement scindée puisque ce premier tome envisage
déjà une vaste période menant de l'après-guerre
au début des années 1980. L'auteur, il est vrai, historien
et archiviste de formation, a rassemblé une matière
conséquente et su s'entourer des ressources historiques de
références aussi bien dans le domaine politique, économique
et social que culturel et chansonnier. De la psalmodie confessionnelle
aux hurlements punkoïdes en passant par les couplets régionalistes,
l'antienne militante, de droite, de gauche, la rengaine para-publicitaire
et la ritournelle évanescente, cette profusion de citations,
ce désir d'exhaustivité mettent en exergue l'extrême
diversité du genre et donne l'impression d'embrasser en effet
l'évolution radicale des modes de vie dans le dernier demi-siècle.
Puis c'est l'air du temps qui joue en sourdine, ce flux et ce reflux
incessant de l'espoir, chant et déchant continuel qu'émaillent
les petites et grandes découvertes de la science, les modes,
les nouveautés vaines des joies consommatrices... bikini,
télévision, cocotte-minute et bombe H ...
Oh, bien sûr, la chanson ne laisse rien passer de l'Histoire,
la vraie « avec sa grande hache » (Perec) et
l'on voyage avec elle dans les cafés du commerce de l'époque,
où déblatèrent éternels poivrot et éternels
vertueux, le gentil con et le méchant con, le coco et la
féministe, le vieux pétainiste et le jeune fumiste,
le circonspect philosophe, le candide, le loubard en toc et le vrai
poète : mettez là-dessus les noms à votre convenance
! Rien d'aussi cruel et jouissif que de relever alors les perles
visionnaires, les émanations de bêtise crasse : tiens,
Sardou vocifère, quatre ans avant l'abolition de la peine
de mort: «je veux ta mort/ je suis pour [...]/ les philosophe,
les imbéciles/parce que ton père était débile/te
pardonneront mais pas moi/j'aurais ta tête en haut d'un mât...
» Allez, on a les bardes que l'on mérite...Les
prises de position, d'ailleurs, sont bien plus souvent nuancées,
hasardeuses mais méfiantes, et n'épuisent de toute
façon pas la vitalité d'un genre en constant renouvellement
(la prise en compte, à partir des années 60, des révolutions
musicales anglo-saxonnes pose toutefois un problème profond
à notre vieille tradition camembert).

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C'est
peut-être là que quelques réserves s'imposent
quant à la portée de cet ouvrage : d'un point
de vue historique, d'abord, son intérêt paraît
mal assuré. Nous sommes prévenus dès
l'avant propos: « les refrains et couplets de ce
livre [...] ne font que traduire les bouleversements et les
permanences d'une société en quête d'elle-même.
» On regrette pourtant l'absence de problématisation
de la réflexion, une perspective suivie qui permette
d'interroger les rapports entre un peuple et son moyen d'expression
favori, le rôle positif de ce genre sur l'évolution
des mentalités, les présupposés qu'il
induit, etc. Sans cela, l'exposé, susceptible d'aviver
les sympathies nostalgiques, n'évite pas toujours la
mollesse linéaire de la chronique : ainsi, le livre
s'identifie d'une façon si exquise à son sujet
que l'on a l'impression de s'ennuyer un peu...jusqu'à
mai 68 ! |
Que la découverte
du fer à repasser (à tout hasard) soit saluée
par quatorze chansonnettes renseigne bien sur l'enthousiasme collectif
mais le recensement garde souvent quelque chose d'ingrat et répétitif,
d'autant qu'à l'opposé, la perspective adoptée
par l'auteur ne permet pas de mesurer la vitalité essentielle
de ce genre «mineur».
La chanson, étroitement liée à la course des
jours, certes, construit cependant une multitude de rapports très
particuliers à l'instant et aux saisons successives. Souvent,
elle délivre magiquement l'air du temps de l'histoire, nous
rend à une légère ébriété
atemporelle. On comprend, puisque c'est le sujet de son travail,
que l'auteur cherche des rapprochements significatifs. Mais rapprocher,
par exemple, le prodige poétique de l'Histoire de faussaire
de Brassens du règne giscardien du clinquant et du superficiel
semble tout à fait superflu voire abusif. De même,
le cri de Brel « Mourir, la belle affaire ! / mais vieillir...
» ne s'enrichit guère d'être comparé
à l'évolution statistique de l'espérance de
vie... Nous aurions aimé, sans nier son inscription sociale,
sa popularité gigantesque (La diffusion de La mort d'Orion
de G. Manset est jugée « confidentielle » : «
à peine deux cent mille exemplaires vendus »!!!)
que le livre souligne mieux ce qui nous importe le plus dans ce
petit genre banal, ce sous-produit des littératures éculées
: quand parfois, l'indignité de son extraction rehausse infiniment
l'ivresse amoureuse qui s'en dégage et son prix en liberté
conquise.
Jean-Baptiste
Monat
(juillet 2005)
Jean-Baptiste
Monat poursuit
des études de Lettres qui le mènent plus particulièrement
dans le domaine poétique français (il travaille actuellement
sur Armand Robin) et déambule
volontiers aux confins des genres littéraires, vers certaines
de leurs marges (la chanson notamment).

http://www.fayard.fr
http://www.chorus-chanson.fr/HOME2/DPT_FAYARD-CHORUS/livreCGSS.htm
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