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Messieurs, comptez dix pas !
Du sourire de
Gérard Philippe dans Fanfan la Tulipe aux bottes
assenées en ahanant par Brel dans Mon Oncle Benjamin,
l’image mentale que nous conservons du duel est désormais
largement tributaire du cinéma. Il faut dire que ce rituel
est sorti des mœurs en France depuis belle lurette, même
si la tradition s’en est sporadiquement perpétuée
jusque… dans les années 60 ! C’est ce que l’on
découvre en lisant l’ouvrage passionnant que François
Guillet consacre au relevé de gant et à ses conséquences
souvent tragiques ou, plus rarement, cocasses.
Près de 400 pages pour traiter d’un tel thème,
n’est-ce pas excessif ? Peu s’en faut, car il ne sera
pas ici question que des circonstances des règlements de
compte entre gens de bien – ou du moins s’estimant tels.
Si Guillet revient sur les étapes incontournables qui précèdent
et émaillent les combats (l’affront, le choix des armes
et des témoins, les règles à observer, etc.),
il inscrit également son essai dans une dimension plus vaste,
autrement ambitieuse, celle de l’histoire des mentalités
et des comportements en société.
Étudier
le duel, c’est en effet remonter à sa source réelle
: l’observance du point d’honneur. Un sentiment qui
fait doucement sourire de nos jours, une susceptibilité que
l’on ne prête plus guère, pour en condamner sans
appel la barbarie, qu’aux mâles méditerranéens,
soucieux du pucelage de leur fille ou de la fidélité
de leur épouse. Lucien Febvre, en 1946, en parlait quant
à lui en ces termes : « [Le vrai sens de l’honneur],
c’est le refus de pactiser avec ce qui est laid, bas, vulgaire,
intéressé, non gratuit ; un refus de s’incliner
devant la force parce qu’elle est la force ; devant la paix
parce qu’elle est la paix, devant le bonheur parce qu’il
est le bonheur. L’honneur implique, chez celui qui le porte
en soi, un sens hautain et résolu du risque, du jeu où
l’on risque de perdre sa vie ou de gagner l’estime de
ses pairs, un sens du tragique de la destinée et aussi de
la dignité du malheur. »
Cette définition ne va pas sans renouer avec les racines
aristocratiques d’une valeur qui, bien qu’elle fut longtemps
l’apanage des seuls nobles, fut proclamée dès
la Constituante comme une vertu citoyenne, applicable à chacun
et par chacun. Cette mutation explique qu’au XIXe siècle,
la défense de l’honneur bafoué fut âprement
revendiquée par les classes bourgeoises. Le « moment
» du duel français s’étendra donc grosso
modo du romantisme aux années 1890, et verra s’affronter
des militaires, des étudiants, des commerçants, des
amants et des cocus, des journalistes et des abonnés, des
Dreyfusards et des antisémites, des souffletés et
des souffleteurs, des bousculés et des bousculeurs, bref,
toute la faune des outragés, des offensés et des insultés
qui ne nourrissent qu’un seul désir : obtenir réparation.
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L’étude,
richement documentée, fourmille de relations de combats,
entre célébrités ou parfaits anonymes,
qui permettent de saisir à travers sa diversité
l’essence même du duel. Aucun aspect n’a
été négligé, qu’il s’agisse
d’évoquer les maîtres d’escrimes
appointés par des bretteurs à répétions,
les problèmes de droit soulevés par ces rixes
qui ne s’arrêtaient pas toujours au premier
sang ou encore les rapports entre cette pratique exclusivement
masculine et l’affirmation d’une civilisation
en mal de virilité.
On le voit, l’auteur maîtrise son sujet dans
ses moindres recoins, et recourt aussi aisément à
l’anecdote réelle qu’à la référence
littéraire (Balzac, Stendhal, Zola ; telle physiologie,
tel pamphlet, tel vaudeville) pour servir son propos. Voilà
qui nous rappelle qu’il n’y pas de petite et
de grande histoire ; il n’y a que de petits ou de
grands historiens. Guillet fait partie de cette deuxième
catégorie, et tout contradicteur de ce constat mériterait
d’en rendre raison !
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Frédéric
Saenen
(juillet 2008)
Frédéric
Saenen, licencié
en philologie romane, professeur de français-langue étrangère,
auteur et poète, collabore à de nombreuses revues
de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et
en France et participe régulièrement à des
lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric
Dufoing, il anime Jibrile,
revue de critique littéraire et politique.

Editions
Aubier
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