La Mort en face. Histoire du duel de la Révolution à nos jours
François Guillet

Aubier, Collection historique, 2008

 

 


Messieurs, comptez dix pas !

Du sourire de Gérard Philippe dans Fanfan la Tulipe aux bottes assenées en ahanant par Brel dans Mon Oncle Benjamin, l’image mentale que nous conservons du duel est désormais largement tributaire du cinéma. Il faut dire que ce rituel est sorti des mœurs en France depuis belle lurette, même si la tradition s’en est sporadiquement perpétuée jusque… dans les années 60 ! C’est ce que l’on découvre en lisant l’ouvrage passionnant que François Guillet consacre au relevé de gant et à ses conséquences souvent tragiques ou, plus rarement, cocasses.
Près de 400 pages pour traiter d’un tel thème, n’est-ce pas excessif ? Peu s’en faut, car il ne sera pas ici question que des circonstances des règlements de compte entre gens de bien – ou du moins s’estimant tels. Si Guillet revient sur les étapes incontournables qui précèdent et émaillent les combats (l’affront, le choix des armes et des témoins, les règles à observer, etc.), il inscrit également son essai dans une dimension plus vaste, autrement ambitieuse, celle de l’histoire des mentalités et des comportements en société.

Étudier le duel, c’est en effet remonter à sa source réelle : l’observance du point d’honneur. Un sentiment qui fait doucement sourire de nos jours, une susceptibilité que l’on ne prête plus guère, pour en condamner sans appel la barbarie, qu’aux mâles méditerranéens, soucieux du pucelage de leur fille ou de la fidélité de leur épouse. Lucien Febvre, en 1946, en parlait quant à lui en ces termes : « [Le vrai sens de l’honneur], c’est le refus de pactiser avec ce qui est laid, bas, vulgaire, intéressé, non gratuit ; un refus de s’incliner devant la force parce qu’elle est la force ; devant la paix parce qu’elle est la paix, devant le bonheur parce qu’il est le bonheur. L’honneur implique, chez celui qui le porte en soi, un sens hautain et résolu du risque, du jeu où l’on risque de perdre sa vie ou de gagner l’estime de ses pairs, un sens du tragique de la destinée et aussi de la dignité du malheur. »
Cette définition ne va pas sans renouer avec les racines aristocratiques d’une valeur qui, bien qu’elle fut longtemps l’apanage des seuls nobles, fut proclamée dès la Constituante comme une vertu citoyenne, applicable à chacun et par chacun. Cette mutation explique qu’au XIXe siècle, la défense de l’honneur bafoué fut âprement revendiquée par les classes bourgeoises. Le « moment » du duel français s’étendra donc grosso modo du romantisme aux années 1890, et verra s’affronter des militaires, des étudiants, des commerçants, des amants et des cocus, des journalistes et des abonnés, des Dreyfusards et des antisémites, des souffletés et des souffleteurs, des bousculés et des bousculeurs, bref, toute la faune des outragés, des offensés et des insultés qui ne nourrissent qu’un seul désir : obtenir réparation.

L’étude, richement documentée, fourmille de relations de combats, entre célébrités ou parfaits anonymes, qui permettent de saisir à travers sa diversité l’essence même du duel. Aucun aspect n’a été négligé, qu’il s’agisse d’évoquer les maîtres d’escrimes appointés par des bretteurs à répétions, les problèmes de droit soulevés par ces rixes qui ne s’arrêtaient pas toujours au premier sang ou encore les rapports entre cette pratique exclusivement masculine et l’affirmation d’une civilisation en mal de virilité.
On le voit, l’auteur maîtrise son sujet dans ses moindres recoins, et recourt aussi aisément à l’anecdote réelle qu’à la référence littéraire (Balzac, Stendhal, Zola ; telle physiologie, tel pamphlet, tel vaudeville) pour servir son propos. Voilà qui nous rappelle qu’il n’y pas de petite et de grande histoire ; il n’y a que de petits ou de grands historiens. Guillet fait partie de cette deuxième catégorie, et tout contradicteur de ce constat mériterait d’en rendre raison !

Frédéric Saenen
(juillet 2008)

Frédéric Saenen, licencié en philologie romane, professeur de français-langue étrangère, auteur et poète, collabore à de nombreuses revues de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et en France et participe régulièrement à des lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric Dufoing, il anime Jibrile, revue de critique littéraire et politique.

 

Editions Aubier