La Brigade de l’œil
Guillaume Guéraud

Editions du Rouergue (doAdo noir), 2007

 

 

Fahrenheit 451 pour les images

L’univers décrit par Guillaume Guéraud ressemble à une inversion de celui que l’on trouve dans le célèbre roman de Bradbury, Fahrenheit 451 : ici, ce ne sont plus les livres qui sont traqués, mais les images, toutes les images. Elles sont soupçonnées d’asservir les esprits, de fausser les jugements, de faire l’apologie de la violence et d’être l’opium du peuple. On les brûle. Au contraire, la littérature est au centre de la culture (on parle un peu du théâtre, mais pas autant qu’on l’aurait pu) : les rues portent des noms d’écrivains, la faculté des lettres est l’objet de toutes les attentions…
Monde idyllique ? non : tout cela a été accompli à travers une répression sauvage menée contre les cinéphiles, les artistes, les amateurs de porno, les sentimentaux attachés à leur passé... Plusieurs scènes décrivant des massacres montrent la brutalité de la Brigade de l’oeil qui lutte contre ceux-ci et l’acharnement des défenseurs d’images. L’impératrice Harmony veille sur tout, et l’on apprend qu’elle est même l’auteur des livres du philosophe qui dicte sa conduite à toute la société. Tout cela rappelle les pires moments des régimes totalitaires, notamment celui de Ceausescu, mais fait écho à d’autres récits comme 1984, qui montrent comment on peut guider par la propagande et la police de la pensée toute une société.
Lorsque l’histoire commence, le « mal » est quasiment éradiqué et l’on suit un lycéen réfractaire, Kao, qui entre en contact avec les derniers résistants, et un capitaine de la Brigade. L’alternance des points de vues donne à ce récit une épaisseur humaine intéressante (chacun a ses raisons et doute parfois). Tout cela se finit très mal, mais entre-temps on aura vu l’importance des images, leur force, leur capacité à témoigner de l’Histoire (belle évocation de Nuit et brouillard) et on aura pu lire un bel hommage à toute l’histoire du cinéma (Les Temps modernes de Chaplin joue un rôle de premier plan).

Ce texte est provocateur, tant il prend le contre-pied de toutes les condamnations habituelles du monde des images dans lequel nous vivons et fait le procès de la lamentation sur la perte d’influence de la littérature mais il fera consensus (ou du moins un certain consensus) sur un point : la télévision seule est condamnée par tous.
Le suspens est très bien mené, les personnages intéressants, l’univers futuriste est très proche du nôtre et convaincant et tout cela est combiné avec la question de la place des images poussée jusqu’à son paradoxe.

Anne-Marie Mercier-Faivre
(novembre 2007)

Anne-Marie Mercier-Faivre est professeure des Universités. Elle enseigne à l'IUFM de Lyon et à l'Université Lumière-Lyon 2.

 

http://www.lerouergue.com