Le passage de la nuit
de Haruki Murakami

traduit par Hélène Morita
Belfond 2007

parution en poche, mai 2008
10-18

 

 

 

La nuit, la vie : vie de la nuit, nuit de la vie

Avec ce nouveau livre traduit de Murakami, nous sommes invités à parcourir toute une nuit, une seule, de 23h 56 à 6h 52, et à ressentir de façon très intense le passage très particulier du temps. « La nuit, la nuit possède une horloge différente. Inutile de lui résister », dit un serveur de bar. Et c’est bien dans ce rythme qu’est pris le lecteur, dans une fascination étrange, qui repose apparemment sur peu de choses tout en donnant l’impression que des drames se jouent.

Chaque chapitre est précédé du dessin d’une horloge. Le temps s’écoule de façon linéaire ou parallèle. Plusieurs personnages, qu’ils dorment ou qu’ils veillent, égrènent ce temps, ensemble ou séparément et y vivent d’étranges expériences, à la fois bien ancrées dans la réalité (celle d’une ville la nuit, celle des relations sociales, de l’argent, du goût : ce qu’on mange, ce qu’on boit, ce qu’on aime ou non) et légèrement ou totalement décalées. Takahashi, le jeune étudiant en droit qui répète avec un groupe (il joue du trombone) et parle longuement avec Mari, la jeune fille qui est au centre de cette histoire, exprime ses idées sur le monde avec une sensibilité à fleur de peau. Eri, la sœur de Mari, dort, depuis des jours et des jours ; elle refuse de se réveiller. Pendant ce temps dans sa chambre la télévision vit sa vie et ouvre un univers parallèle qui parfois l’engloutit (il y a du David Lynch dans ces scènes). Et Mari, on ne sait : elle se tait, elle écoute, elle lit et cette nuit qu’elle a voulue blanche l’amène à une autre conscience d’elle-même et des autres.

C’est un roman d’une grande poésie, autour de la ville, du temps, de la jeunesse. Ici, le roman emprunte beaucoup au cinéma : on s’approche, on change d’angle, champ/contre-champ, le son augmente ou diminue, c’est flou ou plus net. Un « love-hotel » s’appelle Alphaville, et offre l’occasion d’une évocation du monde du film de Godard. La musique, comme souvent chez Murakami, est presque partout présente (jazz surtout) et fait penser qu’il faudrait inventer une catégorie à part, celle des romans qui donnent envie de musique.
C’est une certaine idée de la littérature en actes que développe ici Murakami. Elle agirait comme la création musicale telle que l’évoque Takahashi : créer véritablement, « ça veut dire que… grâce à la musique qui atteint profondément mon cœur, je sois physiquement ébranlé dans mon corps ; dans le même temps, que j’ébranle physiquement, aussi, le corps de celui qui écoute. En somme, créer ce genre d’état d’esprit, ressenti en commun, enfin… je crois ». Ce « passage » est une expérience qu’on devine unique pour chacun des personnages, et une expérience de lecture tout aussi unique.

Anne-Marie Mercier-Faivre
(mars 2007)

Anne-Marie Mercier-Faivre est professeure des Universités. Elle enseigne à l'IUFM de Lyon et à l'Université Lumière-Lyon 2.

 

Vient de paraître
La ballade de l’impossible
Belfond, 2007

http://www.belfond.fr/

littérature japonaise