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Mai
68, Chandler et Jacques Binzstock
Mythe
ou réalité encore vivace, les Evènements de
mai dernier, vilipendé l’an dernier lors de la campagne
présidentielle, et qui souffle ce printemps-ci ses 40 bougies,
que les commentateurs fussent au jardin d’enfants ou au cœur
battant des barricades, ne laisse pas indifférents. A-t-il
eu une influence sur le parcours de ceux qui oeuvrent aujourd’hui
en faveur de la culture ?
Stigmatisé en mai 2007 à la veille des élections
par la formule « liquider mai 68 », l’héritage
culturel, artistique, politique et social, a -t-il selon vous,
éditeur du Panama, la maison pas comme les autres, a-t-il
des prolongations?
Je n’aime
pas les commémorations, quarante ans ont passé,
et je n’ai pas publié un recueil sur le bon vieux
temps mais une chronique divertissante le roman-feuilleton d’Hervé
Hamon. Les évènements de 68 vus à travers
les tribulations intimes de Bernard et Mélina, pris entre
deux étages de l’ascenseur social, la grande grève
et les atermoiements de leurs trois enfants en âge de jouer
aux cubes de granit, made in Gay-Lussac. Et pour la décennie
60 : Traversée du Potomac
de Jeanne-Martine Vacher, c’est la vision personnelle d’une
adolescente coincée entre les Trente Glorieuses, la mort
de Kennedy et son histoire. Pour être juste comment pourrait-on
liquider Mai 68 ? Et quel est le sens de la question, voire l’intérêt
de se la poser aujourd’hui ? C’est même assez
cocasse, Sarkozy qui l’a dénigré sans bien
savoir ce que cela représente n’aurait pu nous imposer
sa manière s’il n’y avait pas eu 68, il n’était
pas question pour un chef d’état de divorcer de rendre
visible une certaine manière de vivre. Et puis nier les
conséquences, les ouvertures de mai ! Il ne s’agit
pas d’exagérer ou d’embellir l’influence
mais liquider qu’est-ce que ça veut dire ? Va-t-on
interdire l’avortement ? Ramener le pourcentage des élèves
passant le bac à 14% dans certaines classes ? Il faut se
rappeler ce qu’étaient l’éducation et
le rapport enseignant élèves à l’époque…
Déjà les classes n’étaient pas mixtes,
les profs, très lointains, les chefs d’établissements
invisibles, nimbés d’une autorité souveraine.
On ne se rend pas compte. Ce n’était pas juste un
rapport à sens unique, cela allait beaucoup plus loin.
Une anecdote : j’ai fait ma scolarité à Louis-le-grand,
un jour, en récréation je lisais Chandler dans la
cour, un pion s’est approché a regardé la
couverture et m’a mis deux heures de colle. Motif : c’est
de la sous-culture. (Et dix ans après Chandler était
au programme de l’agreg !) Au-delà de 3 cm de cheveux
on se faisait exclure ! Et puis mai 68 a été amusant,
non ? cette effervescence, utile, du côté de la rue
Gay-Lussac, alors je me suis amusé un peu…
C’est
comme ça qu’on devient éditeur, en s’amusant,
parce qu’au fond toute expérience est formatrice?
Pourquoi pas
? Le parcours universitaires a été si gris, si neutre,
que je n’ai pas plus de souvenirs de Censier que de la Sorbonne,
j’étais un étudiant « touriste »,
je n’apparaissais vraiment que pour rendre mes mémoires.
L’histoire-géo, je l’ai étudiée
sur le terrain - comme tout le monde alors, j'ai fait le voyage
en Inde, peut-être pas original mais bain de sensations,
vraiment j’ai voyagé beaucoup, l’Asie, l’Amérique
- et au retour je l’ai enseignée dans un lycée
de banlieue, à Mantes. Pendant le trajet, 35 mn train court
ou 1 heure train long, je lisais, le train était vide,
un seul wagon rassemblait des lecteurs, ils étaient tous
profs, je suis devenu copain avec l’un d’eux. Nous
avons parlé bouquins. Lui-même était directeur
de collection dans une petite maison d’édition qui
a eu son heure de gloire, Les autres, il m’a présenté
au patron qui m’a confié une collection sur la littérature
Yiddish. Moi qui tâtonnais entre musique et cinéma,
j’ai pris le goût du métier du livre ; de la
fabrication à l’édition, j’ai tout fait.
Ensuite, dans les années 80, je suis entré chez
Albin Michel, par hasard, et on m’a confié les collections
jeunesse. Le reste du temps ? J’enseignais… Jusqu’à
ce que le patron, Francis Esménard, me dise de choisir.
J’ai pris un congé, en pensant qu’il me serait
toujours possible de revenir dans le sein de l’Education,
mais j’ai plongé sans retour. L’édition,
au fond, oui on peut dire que c’était une passion
: alimenter la chaîne de l’édition, créer
des livres sur des textes qu’on aime, les porter hors des
sentiers battus. Je travaillais déjà avec Brigitte
Morel, dans une totale confiance.
En
92, vous avez rallié le Seuil, multiplié les collections,
depuis l’album jusqu’à la philo pour les adolescents,
ou le roman, qu’est-ce qui vous motivait ?
La liberté.
Une belle expérience de douze années, avec Brigitte.
J’étais totalement libre de créer, soutenu
par la grosse machine qu’est une grande maison d’édition.
Claude Cherki, agissait en patron intelligent : il n’intervenait
pas dans les domaines qui n’étaient pas de son ressort
me laissant carte blanche, il regardait les chiffres (florissants)
en fin d’année. Il a fallu donner une identité
aux collections et développer le département Image,
puis la littérature. Mais un jour, le Seuil a été
vendu à la Martinière et j’ai décidé
de partir. 2005 a été sous le signe de l’aventure,
trouver les fonds d’investissements, convaincre et créer
les éditions du Panama, avec Damien Serieyx, Brigitte et
d’autres collaborateurs du Seuil .
Quelques
livres sur une table, dès le premier coup d’œil
on reconnaît Panama ! Qu’est-ce qui fait son identité
et comment gérer plaisir et devoir ?
Pas de poussière,
pas de spécialisation fermée sur un seul domaine,
ouvrir au contraire à toutes les littératures françaises
et étrangères, des beaux-livres, des albums pour
les petits, une collection d’essais politiques, on va publier
Rocard à la rentrée…et bien sûr une
collection de littérature policière !
Comment définir
Panama ? Je ne sais pas, je cherche des regards croisés,
multiples. Mon critère ? D’abord le nom, il faut
savoir qu’il m’a été dicté par
Cendrars, poète, aventurier, immense auteur, j’aime
les gens de cette trempe, fous.
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Les
choix ? Je ne sais pas, on discute entre nous à
l’éditorial, pas de comité de lecture,
nos goûts sont très différents, c’est
ça qui m’intéresse. L’essentiel
c’est la qualité, il faut que le livre soit
beau, un livre, du papier, des visuels, une couverture,
des illustrations et surtout un contenu, qu’il nous
plaise d’abord ! L’aventure n’est pas
facile, curieusement, je suis moins libre dans ma propre
maison, nous sommes une petite équipe d’une
dizaine et il faut naviguer parmi les charges et les obligations,
salaires, gestion, économies, commercial, il faut
être partout, alors que je rêverais de publier
de la poésie et privilégier les rapports
avec les créateurs, pas les faiseurs, l’écriture,
l’image.
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C’est
vous qui allez me le dire ce qui définit Panama ! On tâtonne,
on essaie. J’aime l’originalité de livres comme
celui d’Hervé Hamon, ou Jeanne-Martine Vacher. Des
livres pas didactiques, qui se prennent pas au sérieux,
qui vous collent des tranches de vie ; d’une superbe facture
et… attendez les publications de la rentrée ! et
les prochains numéros de Ravages,
je publie cette revue avec l’association Les amoureux du
genre humain. Le numéro 1 a pour thème les «
Pathologies de la République » et annonce la couleur
« Rupture d’anévrisme » , rubriques Carcéromanie,
Berlusconite, Pédophobie, Obscurantisme, Cacophonie. Un
ton personnel, caustique, complément libre… Serait-ce
possible s’il n’y avait pas eu une certaine révolution
? En tant qu’éditeur je n’arrive pas avec un
carton de certitudes mais avec des questions et on avance en équipe
comme ça. C’est au moins ce que m’a appris
mai 68 !
propos
recueillis par Jocelyne Sauvard
(mai 2008)
Jocelyne
Sauvard est écrivain (romans, théâtre)
et journaliste. Elle anime aussi une émission littéraire
sur Idfm98, "Parlez-moi la vie". http://www.jocelynesauvard.fr

http://www.editionsdupanama.com/
Quelques-unes
des dernières publications aux éditions du Panama
:
Demandons l’impossible, le roman-feuilleton de mai
68 de Hervé Hamon
Traversée du Potomac de
Jeanne-Martine Vacher
RAVAGES : revue littéraire décapante |