Mort naturelle et sagesse indienne
Tel Tolstoï pour La Mort d’Ivan Ilitch, il a
fallu à Jim Harrison une certaine maturité (une bonne
dizaine de très bons romans) pour approcher le thème
de la mort et s’aventurer dans ces contrées éprouvantes,
insupportables si l’on se garde de sombrer dans le mélo-dramatique.
Son dernier ouvrage, Retour en terre,
s’inscrit d’emblée sur le fil de cette corde
raide, précisément pour raconter les déboires
d’une famille confrontée à la mort précoce
du pater, Donald, métis Indien-Finnois atteint d’une
sclérose en plaques : comment mourir, comment vivre avec
un mourant, comment survivre à un mort – il faut une
certaine expérience à la fois de la vie et de la littérature
pour servir en romancier cette manne universelle et délicate,
souvent traitée, très souvent maltraitée. Puisant
dans la spiritualité indienne, et armé comme toujours
de son extraordinaire verve truculente et humaniste, Jim Harrison
traverse avec justesse et sensibilité la forêt sombre
et sauvage de la mort et du deuil, poursuivant par ailleurs l’immense
fresque de l’Amérique dont son œuvre chante les
drames distendus et les menus répits.
Retour
en terre commence avec l’intense récit
fait par le mourant dans ses derniers jours, récit consacré
avant tout à transcrire la mémoire de la dynastie
familiale, racontant à l’usage des plus jeunes les
vies rocambolesques des aînés. Puis, selon sa valeureuse
structure de prédilection, Jim Harrison passe la plume à
d’autres personnages, croisant les points de vue sur la mort
par suicide du héros, sur sa mise en terre selon un rite
indien, et sur les différents gouffres émotionnels
dans lesquels les survivants tâchent ensuite de ne pas tomber.
Simplicité narrative et discursive, profondeur spéculative
: ici comme dans les autres livres de Jim Harrison le salut vient
par une écriture gorgée d’expériences,
de bon sens, de sincérité et de désir, si bien
que le lourd canevas initial ne donne que plus d’éclat,
d’élégance et de poésie à cette
œuvre de sollicitude jouissive. Constats et interrogations
existentielles sont incrustés dans la pâte épaisse
et chaleureuse de la réalité, décrite dans
ses détails les plus suggestifs – à l’instar
des errances et des tourments des différentes âmes
au sein de l’épopée familiale dont on recueille
les traumatismes et les victoires sur la fatalité.
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Alliant
les vertus d’un romancier russe, d’un anthropologue
européen, et d’un poète américain,
Jim Harrison ouvre son roman à une passionnante géographie
humaine, dans une perspective continentale verticale (du Canada
au Mexique) qui recadre les Etats-Unis dans toute leur trouble
complexité originelle, sur fond de génocide
indien et de contrées délaissées (loin
des riches villes fermées des côtes Est et Ouest).
Cow-boys et Indiens, universitaires et trappeurs, jeunes droguées
et vieux alcooliques se partagent le lourd héritage
d’une vie à laquelle il faut beaucoup passer
et pardonner. Le motif du refuge devient alors décisif.
De même qu’il faut trouver refuge, au sein de
l’Amérique, face à une civilisation immense
et sans âme, née de l’injustice faite aux
Indiens et vivant d’une injustice socio-économique
cyniquement entretenue, de même, il s’agit de
trouver un refuge au sein du cauchemar funèbre de l’existence
– que ce refuge soit une grande maison en forêt,
un amour d’enfance, ou au moins les plaisirs immédiats
de la sexualité et de la gastronomie, dont on sait
bien quel grand cas Jim Harrison fait, humble et reconnaissant
bon vivant.
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Nicolas
Cavaillès
(juin 2008)

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