La traversée du Potomac
Jeanne-Martine Vacher

Panama, 2007

 

 

Apprentissages

Jeanne Martine Vacher, « la voix », la productrice, l’âme de Décibels sur France Culture, a imposé sur les ondes un magazine éclatant et subtil dans lequel la musique d’aujourd’hui ou d’hier, traversée par les courants multiples qui la rendent unique, rythme l’émergence des livres et de l’art visuel, de la pensée, comme de l’histoire ou du multimédia. Une heure de bonheur hebdomadaire et d’immersion dans les mondes chatoyants et affûtés où l’on capte les thèmes contrastées, où l’on piste aussi bien Janis Joplin que Schubert, Louise Bourgeois qu’ Etta James, Liszt, Martin Luther King ou Yael Naïm, révélation du disque, ou la Génération Chaos qui fête mai 68 à sa manière Punk et New wave : mais aussi les sources d’inspiration, non seulement de la journaliste, mais aussi de l’écrivain Jeanne-Martine Vacher. Après avoir publié une biographie, ou plutôt un music road movie, sur la Première Dame du rock'n roll, reconnue depuis sa « mort tragique », Sur la route de Janis Joplin ; puis un thriller musical, Silence, aux éditions du Seuil, Jeanne Martine nous donne un roman, La traversée du Potomac. Ce fleuve, qui n’a rien d’impassible, criblé qu’il est de rapides, de cascades et visité aussi bien par Chateaubriand qu’Obama (qui, soit dit en le longeant vient de remporter les trois primaires du Potamac avec 58% des voix des femmes) est aussi navigable quand il coule du côté de Washington DC. C’est aussi de ce côté-là, la Maison Blanche, que le livre de Jeanne-Martine Vacher nous emmène grâce aux voix jumelles, celle de la radio et la voix intérieure de la narratrice, teen-ager de Paris, qui chroniquent à leurs manières l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy, en Novembre 1963, à Dallas.

Remonter le cours chaotique

L’évènement amène l’adolescente à remonter le cours de l’histoire de la famille de John et Jackie ; mais surtout la sienne, coupée en deux par la ligne invisible d’un blanc, ou un silence comme on voudra, du côté du père.

Si sa mère est bien visible, au sein d’un univers de femmes, des copines du bus que la petite mène l’air de rien aux voisines, Marie-Jo et Reine, nanties ou amputées d’hommes insaisissables, le père, omniprésent et absent, est un secret venu d’un pays dont on ne parle plus qu’à mots couverts c'est-à-dire censurés, l’Algérie.
Elle découvre ce qui s’y est passé pendant la guerre par ses lectures clandestines des livres d’Henri Alleg, qui aux côtés de Françoise Hardi, Beethoven, puis Nina Simone, et Histoire d’O sont ses compagnons de croissance. Plus près, la présence charnelle et distante du gars à la moto, et pour rêver et apprendre, Eunyce, l’inconnue du bus, la princesse noire énigmatique.

« Je subis sans combattre le magnétisme de son étrange visage noir le premier qu’il m’était donné de voir de si près. (…) Elle tourna la tête de mon côté. Je découvris la force de ses yeux en amande, plus sombres encore que sa peau, l’arc aiguisé de ses sourcils imprimant au regard une expression hautaine. Consciente soudain de la manger des yeux, j’esquissai l’ombre timide d’un sourire mais elle ne sembla pas me voir. »
Et l’on va lire d’une traite ce roman d’apprentissages qui est aussi un magnifique morceau de vies et de saveurs, de sons, de contrastes et d’émotions. De sensualité aussi. L’inconnue qui la hante et qu’elle va finir par approcher va aider l’adolescente à comprendre la diversité des échos, la « haine meurtrière » comme « la confrontation, la fragilité de notre propre condition » ou le blues. Mais surtout ce qui est essentiel, l’amour et son envers, le manque.

Jocelyne Sauvard
(mai 2008)

Jocelyne Sauvard est écrivain (romans, théâtre) et journaliste. Elle anime aussi une émission littéraire sur Idfm98, "Parlez-moi la vie". http://www.jocelynesauvard.fr

 

http://www.editionsdupanama.com/

Décibels, France Culture, samedi 21h-22h (Génération Chaos, le 31 mai)

Du même auteur
Silence - Editions du Seuil, 2002