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Apprentissages
Jeanne Martine
Vacher, « la voix », la productrice, l’âme
de Décibels sur France Culture, a imposé sur les ondes
un magazine éclatant et subtil dans lequel la musique d’aujourd’hui
ou d’hier, traversée par les courants multiples qui
la rendent unique, rythme l’émergence des livres et
de l’art visuel, de la pensée, comme de l’histoire
ou du multimédia. Une heure de bonheur hebdomadaire et d’immersion
dans les mondes chatoyants et affûtés où l’on
capte les thèmes contrastées, où l’on
piste aussi bien Janis Joplin que Schubert, Louise Bourgeois qu’
Etta James, Liszt, Martin Luther King ou Yael Naïm, révélation
du disque, ou la Génération Chaos qui fête
mai 68 à sa manière Punk et New wave : mais aussi
les sources d’inspiration, non seulement de la journaliste,
mais aussi de l’écrivain Jeanne-Martine Vacher. Après
avoir publié une biographie, ou plutôt un music road
movie, sur la Première Dame du rock'n roll, reconnue depuis
sa « mort tragique », Sur la route de Janis
Joplin ; puis un thriller musical, Silence,
aux éditions du Seuil, Jeanne Martine nous donne un roman,
La traversée du Potomac. Ce fleuve, qui n’a
rien d’impassible, criblé qu’il est de rapides,
de cascades et visité aussi bien par Chateaubriand qu’Obama
(qui, soit dit en le longeant vient de remporter les trois primaires
du Potamac avec 58% des voix des femmes) est aussi navigable quand
il coule du côté de Washington DC. C’est aussi
de ce côté-là, la Maison Blanche, que le livre
de Jeanne-Martine Vacher nous emmène grâce aux voix
jumelles, celle de la radio et la voix intérieure de la narratrice,
teen-ager de Paris, qui chroniquent à leurs manières
l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy, en Novembre 1963,
à Dallas.
Remonter
le cours chaotique
L’évènement
amène l’adolescente à remonter le cours de l’histoire
de la famille de John et Jackie ; mais surtout la sienne, coupée
en deux par la ligne invisible d’un blanc, ou un silence comme
on voudra, du côté du père.
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Si sa
mère est bien visible, au sein d’un univers
de femmes, des copines du bus que la petite mène
l’air de rien aux voisines, Marie-Jo et Reine, nanties
ou amputées d’hommes insaisissables, le père,
omniprésent et absent, est un secret venu d’un
pays dont on ne parle plus qu’à mots couverts
c'est-à-dire censurés, l’Algérie.
Elle découvre ce qui s’y est passé pendant
la guerre par ses lectures clandestines des livres d’Henri
Alleg, qui aux côtés de Françoise Hardi,
Beethoven, puis Nina Simone, et Histoire d’O sont
ses compagnons de croissance. Plus près, la présence
charnelle et distante du gars à la moto, et pour
rêver et apprendre, Eunyce, l’inconnue du bus,
la princesse noire énigmatique.
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« Je
subis sans combattre le magnétisme de son étrange
visage noir le premier qu’il m’était donné
de voir de si près. (…) Elle tourna la tête de
mon côté. Je découvris la force de ses yeux
en amande, plus sombres encore que sa peau, l’arc aiguisé
de ses sourcils imprimant au regard une expression hautaine. Consciente
soudain de la manger des yeux, j’esquissai l’ombre timide
d’un sourire mais elle ne sembla pas me voir. »
Et l’on va lire d’une traite ce roman d’apprentissages
qui est aussi un magnifique morceau de vies et de saveurs, de sons,
de contrastes et d’émotions. De sensualité aussi.
L’inconnue qui la hante et qu’elle va finir par approcher
va aider l’adolescente à comprendre la diversité
des échos, la « haine meurtrière »
comme « la confrontation, la fragilité de notre
propre condition » ou le blues. Mais surtout ce qui est
essentiel, l’amour et son envers, le manque.
Jocelyne
Sauvard
(mai 2008)
Jocelyne
Sauvard est écrivain (romans, théâtre)
et journaliste. Elle anime aussi une émission littéraire
sur Idfm98, "Parlez-moi la vie". http://www.jocelynesauvard.fr

http://www.editionsdupanama.com/
Décibels,
France Culture, samedi 21h-22h (Génération Chaos,
le 31 mai)
Du
même auteur
Silence
- Editions du Seuil, 2002
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