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Léo
Ferré écrivain
Benoît
Misère, le roman de Léo Ferré
publié une première fois chez Laffont en 70, salué
alors par Michel Polac, et plus ou moins ignoré ensuite par
le reste de la critique qui voyait alors d’un mauvais œil
un « artiste de variété » (sic)
faire son livre, est réédité dans la petite
maison d’édition créée par l’artiste,
La mémoire et la mer, et que dirige Mathieu Ferré,
son fils, véritablement soucieux de faire connaître,
re-naître, re-connaître - dans le sens connaître
à nouveau - l’œuvre de son père. Quinze
ans après la disparition de l’auteur, qui ainsi n’en
est pas tout à fait une, Mathieu donne à voir et à
entendre, par une série de réédition des disques
et des recueils la littérature dans toutes les dimensions
ferréesques ou ferréennes, voire férréiques.
Ce roman, s’il
a une trame autobiographique, imprégnée de l’enfance
de Ferré à Monaco, tout en parfums de citronniers
et air marin, parle de l’amour de la musique et du malheur
qui surgit soudain comme une lame dans l’enfance et cause
les dégâts irréversibles, mais recyclables en
art, que l’on sait, est bien une fiction. Au sens où
chaque artiste crée avec ce qu’il a dans son bagage,
alors forcément, il y a du Léo en Misère. Et
l’éviction du gamin Benoît-Léo, chassé
de l’éden maternel par son père, et envoyé
en pension dans une de ces villégiature d’Italie, Saint-Charles
de Bordigherra, ressemble à la réalité : «
Ce soir d’automne là j’ai commencé
mon désespoir (…) on regarde son malheur d’abord
avant de le prendre (…) on le reçoit comme l’eucharistie,
la gueule démesurée, avec cette joie sadique…
», et c’est bien là le problème car
les murs de l’internat sont hauts et les curés vicelards,
le mot est faible, mais on comprendra.
Verts paradis, jeux de cache-cache jamais innocents
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D’autant
que l’écrivain ne cherche pas à faire
pleurer sur son vert paradis piétiné en pension
(en prison) ; il dit aussi la part de stupeur immobilisante
de l’enfant abusé qui ensuite et pour longtemps
(qu’on se rappelle le commentaire de Léo chez
Pivot sur ce thème, pour la première fois sans
doute nommé à la télé, vers 1980)
l’enfant qui s’accuse de toute la noirceur de
la terre et du sexe qui est en vérité, il le
montre avec une élégance sensorielle et sombre,
une chose bien compliquée et si contrastée,
si ambivalente, y compris ou surtout, dans l’enfance. |
Mais cette
part léonesque, il la transcende, et chaque chapitre creuse
les portraits implacables ou tendres, ou hilarants des décideurs,
de la parentèle, des compagnons (de misère), des êtres
fantasmés, inventés, accompagnés, damasquinés
par la veine poétique, tragique, érotique et musicale,
de la langue, enfin disons du verbe, ce sera terme moins ambigu
dans ce contexte, du grand Léo quand il brosse une Cloclo,
pour qui les jeux du sexe n’a rien à envier à
une autre petite (« huit ans/ en robe d’indienne/
la fille des ouvriers d’à côté »)
d’un Poète de sept ans : " Et que j’étais
sous elle : je lui mordais les fesses/ car elle ne portait jamais
de pantalon/ et par elle meurtri des poings et des talons/ remportais
les saveurs de sa peau dans ma chambre" . Et la CloClo
: « Je sentais monter de mon parterre une fureur d’homme
et les sanglots de la ville se mourant au crépuscule, je
les prenais à mon compte, et j’allais divaguant dans
la rue médiane de la rousse Cloclo qui sonnait l’angélus,
là-haut à pleine gorge. O la vraie musique qu’elle
m’offrait, pâle, menue, défaite, soumise. Je
lui montais, comme la fièvre : trente-sept trois… trente-sept
huit…trente-huit deux… Je mordais dans sa grenade. »
Quant au Dobro le polonais, c’est vraiment bête que
certains l’aient lu jadis au moment de la prime édition
au ras des brodequins (ah ben dites donc, m’alors, vos personnages-là…)
Définitivement le poète ne parle pas la même
langue, à fortiori quand en plus il est musicien, il est
très, très, très loin des pâquerettes.
Il pense en images, en métaphores, en sensation, en correspondances,
en notes, en silences, en corps à corps, en toucher, en saveurs
- ce qui ne gâte en rien sa philosophie qu’il essaime
aussi là, avec l’art de la poétique - quoi de
plus lumineux que sa langue ? Quand il dit « Vous n’avez
aucune imagination Dobro le polonais parlons-en Dobro le chi chin
gom’ comme une stalactite en caoutchouc mesurant l’antre
de ma bouche.
Dobro le Loup mon meilleur loup des carnavals…
mon encre idiote…
mes deux points avec deux i que je cherche désespérément
dans le désert de mon papier…
mon personnel de mon usine à fabriquer le vide
ma roue et mes ornières
-Vous étiez poète, je le sais, c’en était
même gênant. Dans une foule, un poète c’est
comme une paille dans l’œil... »
A la
musique des portes qui ne se fermeront jamais
Un peu comme si on lui disait : mais c’était qui, Léo,
cette « femme » avec qui vous partez si jeune, sous
les yeux de votre mère qui a fait la route jusqu’en
Italie pour vous visiter alors que le poste joue la musique Beethoven
?
« C’était dans la crémerie, tu me
parlais, je suçais mon chocolat brûlant comme mon âme,
je me suis laissé devant toi avec mon corps, mes habits…
et je suis parti loin avec cette femme qui venait d’entrer
dans ma vie… O Ma Très extraordinaire Lyrique Dame,
venez ! Nous n’avons rien à faire ici…. J’avais
les yeux trempés de beauté. C’est beau, d’être
un artiste ! »
Alors que les
innombrables talk-shows et les productions estampillées livres
mais calquées sur le modèle « confession »
ou « ragot » ou « faites vos WC nets » ressassent
à longueur de temps les catalogues des malheurs enfantins,
le livre de Léo où la solitude de l’enfance
est dite en mots de poète, effilés, crus et profonds,
qui vous touchent immanquablement, ce livre reste plongé
dans un sommeil dont il faut le sortir. Et le garder précieux
et ainsi que le reste de son œuvre, réactualisé
par les soins de Mathieu Ferré, et le donner à lire
et à entendre aux jeunes. Expérience faite : ils en
redemandent. (D’ailleurs faut pas se tromper beaucoup de jeunes
chanteurs et jeunes auteurs ont Léo Ferré pour référence,
et je ne parle pas des autres.) Et il faut le lire aussi pour ceci
: «
Écrire n’est rien. Oser le faire implique cette
mémoire multipliée et mille fois anonyme, cette voix
du dedans qui est la voix de mille autres voix qui crient derrière
les portes de l’absurde, pour quelques-uns, de l’éternité,
pour tant d’autres. La véritable littérature
est impersonnelle et consignée partout, hors les livres.
Elle nous vient du silence. »
Cette phrase,
qui annonce ce que d’autres écrivains découvriront
dix ans plus tard - on ne peut pas ne pas y lire des correspondances
avec Louis Calaferte ou Marguerite Duras, ni à l’inverse
un cheminement mallarméen - donne à lire directement,
non pas dans la tête, mais dans la main du poète, laquelle
main est connectée à son cerveau. Car c’est
ainsi que s’écrivent les pages imputrescibles. Du grand
art. En plus le livre est beau, qualité des photos qui font
des heureux, à découvrir le poète dans l’instantané
de l’été ou de la pension, du papier, de la
typo, des rabats. Hé faut pas oublier que Léo était
imprimeur, lui aussi à ses heures - nombreuses - et enragé,
autant que de la phrase bien faite, à accomplir de la belle
ouvrage d’imprimerie. Les chiens ne font pas des chats, transmission,
transmission. Et hommage, bien mérité. Quels cadeaux
cet homme là nous a laissés ! Et quelle chance on
a eu de l’avoir près de nous, et comme on l’a
insuffisamment choyé (pardon pour l’euphémisme
mais il faut mettre le point final), Mathieu répare, merci.
Jocelyne
Sauvard
(mai 2008)
Jocelyne
Sauvard est écrivain (romans, théâtre)
et journaliste. Elle anime aussi une émission littéraire
sur Idfm98, "Parlez-moi la vie". http://www.jocelynesauvard.fr

www.leo-ferre.com
lire aussi
Ferré
Baudelaire, Les Fleurs du mal, suite et fin
Ed la mémoire et la mer, 2008
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