Benoît Misère
de Léo Ferré

Ed. La mémoire et la mer, 2008

 

 

 

Léo Ferré écrivain

Benoît Misère, le roman de Léo Ferré publié une première fois chez Laffont en 70, salué alors par Michel Polac, et plus ou moins ignoré ensuite par le reste de la critique qui voyait alors d’un mauvais œil un « artiste de variété » (sic) faire son livre, est réédité dans la petite maison d’édition créée par l’artiste, La mémoire et la mer, et que dirige Mathieu Ferré, son fils, véritablement soucieux de faire connaître, re-naître, re-connaître - dans le sens connaître à nouveau - l’œuvre de son père. Quinze ans après la disparition de l’auteur, qui ainsi n’en est pas tout à fait une, Mathieu donne à voir et à entendre, par une série de réédition des disques et des recueils la littérature dans toutes les dimensions ferréesques ou ferréennes, voire férréiques.

Ce roman, s’il a une trame autobiographique, imprégnée de l’enfance de Ferré à Monaco, tout en parfums de citronniers et air marin, parle de l’amour de la musique et du malheur qui surgit soudain comme une lame dans l’enfance et cause les dégâts irréversibles, mais recyclables en art, que l’on sait, est bien une fiction. Au sens où chaque artiste crée avec ce qu’il a dans son bagage, alors forcément, il y a du Léo en Misère. Et l’éviction du gamin Benoît-Léo, chassé de l’éden maternel par son père, et envoyé en pension dans une de ces villégiature d’Italie, Saint-Charles de Bordigherra, ressemble à la réalité : « Ce soir d’automne là j’ai commencé mon désespoir (…) on regarde son malheur d’abord avant de le prendre (…) on le reçoit comme l’eucharistie, la gueule démesurée, avec cette joie sadique… », et c’est bien là le problème car les murs de l’internat sont hauts et les curés vicelards, le mot est faible, mais on comprendra.
Verts paradis, jeux de cache-cache jamais innocents

D’autant que l’écrivain ne cherche pas à faire pleurer sur son vert paradis piétiné en pension (en prison) ; il dit aussi la part de stupeur immobilisante de l’enfant abusé qui ensuite et pour longtemps (qu’on se rappelle le commentaire de Léo chez Pivot sur ce thème, pour la première fois sans doute nommé à la télé, vers 1980) l’enfant qui s’accuse de toute la noirceur de la terre et du sexe qui est en vérité, il le montre avec une élégance sensorielle et sombre, une chose bien compliquée et si contrastée, si ambivalente, y compris ou surtout, dans l’enfance.

Mais cette part léonesque, il la transcende, et chaque chapitre creuse les portraits implacables ou tendres, ou hilarants des décideurs, de la parentèle, des compagnons (de misère), des êtres fantasmés, inventés, accompagnés, damasquinés par la veine poétique, tragique, érotique et musicale, de la langue, enfin disons du verbe, ce sera terme moins ambigu dans ce contexte, du grand Léo quand il brosse une Cloclo, pour qui les jeux du sexe n’a rien à envier à une autre petite (« huit ans/ en robe d’indienne/ la fille des ouvriers d’à côté ») d’un Poète de sept ans : " Et que j’étais sous elle : je lui mordais les fesses/ car elle ne portait jamais de pantalon/ et par elle meurtri des poings et des talons/ remportais les saveurs de sa peau dans ma chambre" . Et la CloClo : « Je sentais monter de mon parterre une fureur d’homme et les sanglots de la ville se mourant au crépuscule, je les prenais à mon compte, et j’allais divaguant dans la rue médiane de la rousse Cloclo qui sonnait l’angélus, là-haut à pleine gorge. O la vraie musique qu’elle m’offrait, pâle, menue, défaite, soumise. Je lui montais, comme la fièvre : trente-sept trois… trente-sept huit…trente-huit deux… Je mordais dans sa grenade. »
Quant au Dobro le polonais, c’est vraiment bête que certains l’aient lu jadis au moment de la prime édition au ras des brodequins (ah ben dites donc, m’alors, vos personnages-là…) Définitivement le poète ne parle pas la même langue, à fortiori quand en plus il est musicien, il est très, très, très loin des pâquerettes. Il pense en images, en métaphores, en sensation, en correspondances, en notes, en silences, en corps à corps, en toucher, en saveurs - ce qui ne gâte en rien sa philosophie qu’il essaime aussi là, avec l’art de la poétique - quoi de plus lumineux que sa langue ? Quand il dit « Vous n’avez aucune imagination Dobro le polonais parlons-en Dobro le chi chin gom’ comme une stalactite en caoutchouc mesurant l’antre de ma bouche.
Dobro le Loup mon meilleur loup des carnavals…
mon encre idiote…
mes deux points avec deux i que je cherche désespérément dans le désert de mon papier…
mon personnel de mon usine à fabriquer le vide
ma roue et mes ornières
-Vous étiez poète, je le sais, c’en était même gênant. Dans une foule, un poète c’est comme une paille dans l’œil...
»

A la musique des portes qui ne se fermeront jamais
Un peu comme si on lui disait : mais c’était qui, Léo, cette « femme » avec qui vous partez si jeune, sous les yeux de votre mère qui a fait la route jusqu’en Italie pour vous visiter alors que le poste joue la musique Beethoven ?
« C’était dans la crémerie, tu me parlais, je suçais mon chocolat brûlant comme mon âme, je me suis laissé devant toi avec mon corps, mes habits… et je suis parti loin avec cette femme qui venait d’entrer dans ma vie… O Ma Très extraordinaire Lyrique Dame, venez ! Nous n’avons rien à faire ici…. J’avais les yeux trempés de beauté. C’est beau, d’être un artiste ! »

Alors que les innombrables talk-shows et les productions estampillées livres mais calquées sur le modèle « confession » ou « ragot » ou « faites vos WC nets » ressassent à longueur de temps les catalogues des malheurs enfantins, le livre de Léo où la solitude de l’enfance est dite en mots de poète, effilés, crus et profonds, qui vous touchent immanquablement, ce livre reste plongé dans un sommeil dont il faut le sortir. Et le garder précieux et ainsi que le reste de son œuvre, réactualisé par les soins de Mathieu Ferré, et le donner à lire et à entendre aux jeunes. Expérience faite : ils en redemandent. (D’ailleurs faut pas se tromper beaucoup de jeunes chanteurs et jeunes auteurs ont Léo Ferré pour référence, et je ne parle pas des autres.) Et il faut le lire aussi pour ceci : « Écrire n’est rien. Oser le faire implique cette mémoire multipliée et mille fois anonyme, cette voix du dedans qui est la voix de mille autres voix qui crient derrière les portes de l’absurde, pour quelques-uns, de l’éternité, pour tant d’autres. La véritable littérature est impersonnelle et consignée partout, hors les livres. Elle nous vient du silence. »

Cette phrase, qui annonce ce que d’autres écrivains découvriront dix ans plus tard - on ne peut pas ne pas y lire des correspondances avec Louis Calaferte ou Marguerite Duras, ni à l’inverse un cheminement mallarméen - donne à lire directement, non pas dans la tête, mais dans la main du poète, laquelle main est connectée à son cerveau. Car c’est ainsi que s’écrivent les pages imputrescibles. Du grand art. En plus le livre est beau, qualité des photos qui font des heureux, à découvrir le poète dans l’instantané de l’été ou de la pension, du papier, de la typo, des rabats. Hé faut pas oublier que Léo était imprimeur, lui aussi à ses heures - nombreuses - et enragé, autant que de la phrase bien faite, à accomplir de la belle ouvrage d’imprimerie. Les chiens ne font pas des chats, transmission, transmission. Et hommage, bien mérité. Quels cadeaux cet homme là nous a laissés ! Et quelle chance on a eu de l’avoir près de nous, et comme on l’a insuffisamment choyé (pardon pour l’euphémisme mais il faut mettre le point final), Mathieu répare, merci.

Jocelyne Sauvard
(mai 2008)

Jocelyne Sauvard est écrivain (romans, théâtre) et journaliste. Elle anime aussi une émission littéraire sur Idfm98, "Parlez-moi la vie". http://www.jocelynesauvard.fr

 

www.leo-ferre.com

lire aussi
Ferré Baudelaire, Les Fleurs du mal, suite et fin
Ed la mémoire et la mer, 2008