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Léo Ferré du 7 avril de 68 à mai 2008…
ou 2068
Ni instigateur
de la révolution de mai, ni chanteur à messages, Léo
Ferré, immense provocateur, peut-être, est avant tout
« l’artiste ». Un qui, musicien, poète,
parle des choses qu’il a dans le cœur, c'est-à-dire,
et depuis toujours, une certaine révolte.
Rue des Écoles, 10 mai 1968, 18 heures et quart. Léo
Ferré avance au milieu de ses musiciens, il donne un concert
à la Mutualité ce soir. Son corps est dans un mouvement
continu. Ses cheveux longs, gris, le ceinturon bloque le jean sur
les hanches, la chemise est ouverte sur la poitrine, une chaîne
brille au cou, dru, où se cache la voix. Le sourire est neuf,
vierge, empli de sa liberté, de sa rage, de ses départs.
Il arrive. Il a oublié les frisures, le costar de scène,
les bottines, la marinière, les chansons, les mémorables,
les textes signés Caussimon qui sont des poésies mises
en musique par lui. Il a oublié celles de Verlaine, de Rimbaud,
Baudelaire, et même d’Aragon, L’affiche rouge,
il n’a pas oublié ses poèmes. Et Le sept
avril de soixante-huit, jour du drame dont fut victime, entre
autres innocences, Pépée sa guenon, et qui scella
bien des ruptures définitives, il n’oubliera jamais.
Le visage est creusé. Entouré, il est seul, peinard
peut-être ; ni femme, ni chiens, ni chimpanzé(e)s,
seul. Il a oublié l’artiste de variété,
il a oublié le parolier, le chansonnier, mais il n’a
oublié le musicien, ni l’auteur. Pour l’instant,
il est juste un homme seul rue des Ecoles. Des groupes avec des
porte-voix passent dans un flot, un cortège se forme, des
étudiants gueulent, des gens, le soir vient. Il est là
comme tous les ans pour le Gala de soutien au Monde libertaire,
juste avant la répétition il prend un pot au Maubert
avec Paul Castanier, le virtuose du clavier, Jean Cardon, le maître
du Pleyel en sautoir, et Maurice Frot, son régisseur, tous
trois amis de longtemps. Mais soudain les moins de vingt ans et
les 16-25 ans et les adultes le reconnaissent, on l’appelle.
«Ferré à la manif ! » Emu, la
buée aux yeux, Léo décline l’offre, gentiment
comme il fait toujours, ce tout en douceur, qu’on a décrit
(va savoir pourquoi ) râleur. « Je dois travailler,
j’ai un concert ce soir, vous savez. »
Sa voix, avec cette tendresse non dite, prononce bien tous les e,
ramenant un petit fond de Méditerranée. Il trouve
ça fantastique, Léo, les étudiants qui défilent
avec les profs au Quartier latin et le drapeau noir, et le rouge,
mais chacun son job ; lui c’est d’être artiste.
Et puis… Un drapeau noir c’est encore un drapeau. Les
mouvements, les engagements avec une carte, très peu pour
lui, il n’en fait pas parti des partis. Il grille une sèche
juste avant la répétition utile «pour tout
mettre en place », il n'arrive pas avec des laser, ni
des paillettes, ni des tracts.
La musique…la musique où est-elle aujourd’hui
?
Une heure plus
tard, dressée à l’angle de la rue des Ecoles
et de la rue Monge, la Mutu scintille comme un phare au milieu d’une
marée de longs cheveux. Les portes s’ouvrent, la salle
se remplit de filles en mini jupes, ou en robes de gitane avec un
air à la Janis Joplin, révélée l’année
d’avant à Monterey. Les garçons, eux, ont troqué
leurs défroques des stocks Beatles, pour un certain style
venu des Doors, et plus particulièrement de son leader, l’archange
révolté, Jim Morrisson, qui vient de pointer le scandale
de la guerre du Vietnam avec Strange Days. Ils ont la tête
pleine des musiques de Jimi Hendrix (Are You Experienced)
, des Stones (Jumpin’Jack Flash), de Leonard Cohen
(Suzanne), de Bob Dylan, sifflé à Paris 2
ans plus tôt, rappelé avec Like a Rolling stone.
Ils sont fidèles aux Who dont le Tommy, l’opéra
rock, ne connaît encore que la fameuse pochette aux oiseaux,
avant d’avoir, 8 ans plus tard, l’honneur d’être
filmé par Ken Russell ; ils découvrent Led Zeppelin,
Pink Floyd et Syd Barrett (The Piper at the Gates of Dawn),
Frank Zappa qui se revendique Abolutely Free, et Gratefull
dead, Jefferson airplane, Marianne Faithfull… Quatre semaines
plus tôt, Martin Luther King a été assassiné,
l’Apartheid s’incruste, le Biafra s’annonce et
cinq ans après la mort de John Kennedy le napalm ruisselle
toujours dans le Triangle de fer, à l’ouest de Saigon
et bien plus haut. Les fauteuils, les travées, les marches
de la salle sont maintenant investis, des plus vieux au look de
guérilleros, d’indiens yupanquis, de charpentiers creusois
en bourgerons de velours, d’Ardèchoises de la Mouff,
ou d’intellos-et-ouvriers-même-combat en clarks, ils
brandissent des drapeaux, rouges, noirs, des banderoles. Le rideau
rouge se lève et les milliers de respirations en suspens,
de mains en attentes, de corps à l’écoute, de
visage tendus vers la scène façonnent cette vibration
unique d’une salle en désir d’artiste. Il déboule
d’un coup. Léo Ferré, lancé dans la traversée
du plateau, fend l’espace comme un lion. Il cingle vers le
micro comme s’il avait le feu aux trousses. Quand il y est
et qu’il s’y cramponne, à l’extrême
bord de la scène, le visage dessiné sous les hachures
des cheveux, le corps campé dans le noir du fute et de la
chemise, tranchant sur le noir de la salle, il a réussi à
reconstituer l’ensemble qui le fonde : musicien, compositeur,
parolier, poète, interprète. Et il lance la première.
Derrière lui, les modulations qui coulent et s’emballent.
Les souffles l’accompagnent, le sol trépide.
« Quand Ferré fait une chanson on dit c’est
un messâge. Et pourquoi ? »
Ce n’est
pas d’hier qu’ il chante la révolte contre l’ordre
établi, Ferré. Deux décennies qu’il invoque
la liberté, dans les salles, les cabarets à chansons,
les music halls, ou dans le blanc des recueils. Ni dieu ni maître,
qui stigmatise la peine de mort, et dont on ne connaît souvent
que le refrain, est enregistré depuis 4 ans ! Ces bois
que l’on dit de justice et qui raccourcissent Ceux
que la Société rejette/ sous prétexte qu’ils
n’ont peut-être/ NI DIEU NI MAITRE deviendront
à partir de ce jour l’emblème de la révolte.
Et pourtant. A Radioscopie Léo Ferré dira simplement
: « Je parle des choses qui me tiennent à cœur
», mais Jacques Chancel veut savoir, remplit-il une mission
: « ça, je m’en fous, je n’ai pas de
mission à remplir!» Et vingt ans plus tard, au
micro de Radio libertaire et dans les colonnes du Monde Libertaire,
il ne repeindra pas le scénario en noir. « Je n'ai
pas décidé d'être autre chose parce qu'il y
avait eu Mai 68, j'ai évolué parce que je vis quotidiennement
comme tout le monde, que les événements m'intéressent,
que je les prends comme il faut les prendre mais avec ma façon
à moi…Pour moi ça a été extraordinaire
de voir cette façon d'agir, de voir ce bouleversement...
Ce ne sont pas les hommes qui font les révolutions mais ce
sont les révolutions qui se font parce qu'elles doivent se
faire. »
Mais ce soir
là, Léo n’est plus un chanteur à textes,
il est devenu rock'n’roll. Une idole, un modèle pour
les jeunes. A la veille d’être une pop star avec C’est
Extra, écrit en secret et enregistré six mois
plus tard avec les Zoos, ce soir-là, la robe de cuir/
Comme un matin qu’aurait du chien/ sans l’ faire exprès
promène déjà le désir au-dessus de la
rue des écoles, et des rue sans. Toute la force vient du
bassin sanglé dans le jean, en harmonie avec la terre qui
porte les rues pavées, et c’est de là aussi
que vient la musique, du ventre, du Qi, et l’énergie
remonte jusqu’au visage damasquiné, sous les cheveux
chiffonnés. La présence de Léo emplit la salle.
Et il y va : Y en a pas un sur cent et pourtant ils existent/
La plupart espagnols, allez savoir pourquoi/ Faut croire qu’en
Espagne on ne les comprend pas/ Les anarchistes… : des
hurlements de joie, de rage, éclatent, les jeunes montent
sur scène et l’ovationnent Sur la scène
y a des gosses qui font le mois d’Marie / Et qui mettent les
pavés dans les troncs des connards.
Le printemps
ça s’invente et ça s’fout en taule
Il n’a
lancé aucun mot d’ordre, il a chanté avant de
monter en voiture, tailler la route et cacher au fond d’un
petit hôtel de campagne son nouvel amour qui scelle sa renaissance.
Pendant ce temps, la rue Gay-Lussac se dépave, les barricades
s’inventent, les troncs sont renversés et le bloc noir
des CRS casqués sort ses matraques. Qu’importe, la
jeunesse est dans la rue pour trois semaines. « L’anarchie
ne mène qu’à la ruine et à la mort. »
lui oppose De Gaulle qui envisage la planification d’une force
de frappe française, à quelques mois de l’entrée
des chars soviétiques en Tchécoslovaquie. Les ports
sont paralysés, c’est la grève illimitée,
ouvriers, artistes, journalistes occupent ateliers, usines, institutions,
et même le festival de Cannes, des tonnes d’ordures
s’amoncellent, trains et métro sont bloqués,
on craint le rationnement. A Flins, à la suite des violentes
bagarres qui opposent les CRS aux manifestants, Gilles Tautin, lycéen,
meurt noyé.
A Tokyo, Bruxelles, Madrid, Rome, Berlin, Berkeley, Saïgon
les étudiants se mobilisent. A Mexico, la police fait feu,
il y a 300 morts, juste avant les JO de 68. Tommy Smith, l’athlète
qui a protesté contre la ségrégation dont sont
victimes les Noirs, en levant le poing ganté de noir sera
définitivement radié du circuit sportif, ainsi que
John Carlos, champion du monde .
De ce mois de mai, Léo Ferré, qui apprendra le cours
des évènements en version tronquée par la radio
comme tout le monde, dira , citant son pianiste : « Mai
68, c'est la révolte collective de l'intelligence »,
comme le dit Paul, ça ne s'était jamais vu. Après,
les révoltes sont reparties mais ça ne fait rien car
la révolution se fait quels que soient les hommes. Les hommes
passent, les idées généreuses restent. »
Léo aussi reste ce qu’il est depuis toujours un de
ces drôl’s de types qui vivent de leurs plumes,
ou qui ne vivent pas. Après avoir donné les albums
mythiques, La solitude, Amour et Anarchie, Le chien, Il n’y
a plus rien, pour n’en citer que quelques uns, après
avoir publié Le Testament phonographe (10/18) et
tant d’autres recueils, après avoir dirigé tant
d’orchestres jouant à Montreux, Milan, ou Paris, son
oratorio, Le Mal aimé sur les vers d’Apollinaire,
ou les oeuvres de Beethoven ou Ravel, les maîtres de toujours,
après avoir mis en musique les poètes encore et les
avoir dits, chantés et accompagnés au piano, seul
en scène pendant trois heures, du Dejazet à l’Opéra
comique, des MJC de Bretagne à l’Olympia, ou au Palais
des Congrès, du chapiteau de l’Huma à La Courneuve
au Théâtre des Champs Elysées, ou encore à
Tokyo ou Bruxelles, il continue, bien que « porté
manquant » depuis le 14 juillet 93, à dire, non
stop, les vérités sur le forum et dans les cœurs.
Et basta !
Jocelyne
Sauvard
(mai 2008)
Jocelyne
Sauvard est écrivain (romans, théâtre)
et journaliste. Elle anime aussi une émission littéraire
sur Idfm98, "Parlez-moi la vie". http://www.jocelynesauvard.fr

Émission
« Parlez-moi la vie » sur Id FM 98 de Jocelyne Sauvard
(www.idfm.fr) mardi 3 juin 20-22H Avec Mathieu Ferré (sous
réserve), Luc Vidal, Raphaël Caussimon
www.leo-ferre.com
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