Léo Ferré, Les Chansons d’Aragon, La Mémoire et la mer

Ferré Baudelaire, Les Fleurs du mal, suite et fin
Ed la mémoire et la mer, 2008
Réédition Ferré Les fleurs du mal, 1957

Benoît Misère de Léo Ferré Ed. La mémoire et la mer, 2008

 

 


Léo Ferré du 7 avril de 68 à mai 2008… ou 2068

Ni instigateur de la révolution de mai, ni chanteur à messages, Léo Ferré, immense provocateur, peut-être, est avant tout « l’artiste ». Un qui, musicien, poète, parle des choses qu’il a dans le cœur, c'est-à-dire, et depuis toujours, une certaine révolte.

Rue des Écoles, 10 mai 1968, 18 heures et quart. Léo Ferré avance au milieu de ses musiciens, il donne un concert à la Mutualité ce soir. Son corps est dans un mouvement continu. Ses cheveux longs, gris, le ceinturon bloque le jean sur les hanches, la chemise est ouverte sur la poitrine, une chaîne brille au cou, dru, où se cache la voix. Le sourire est neuf, vierge, empli de sa liberté, de sa rage, de ses départs. Il arrive. Il a oublié les frisures, le costar de scène, les bottines, la marinière, les chansons, les mémorables, les textes signés Caussimon qui sont des poésies mises en musique par lui. Il a oublié celles de Verlaine, de Rimbaud, Baudelaire, et même d’Aragon, L’affiche rouge, il n’a pas oublié ses poèmes. Et Le sept avril de soixante-huit, jour du drame dont fut victime, entre autres innocences, Pépée sa guenon, et qui scella bien des ruptures définitives, il n’oubliera jamais. Le visage est creusé. Entouré, il est seul, peinard peut-être ; ni femme, ni chiens, ni chimpanzé(e)s, seul. Il a oublié l’artiste de variété, il a oublié le parolier, le chansonnier, mais il n’a oublié le musicien, ni l’auteur. Pour l’instant, il est juste un homme seul rue des Ecoles. Des groupes avec des porte-voix passent dans un flot, un cortège se forme, des étudiants gueulent, des gens, le soir vient. Il est là comme tous les ans pour le Gala de soutien au Monde libertaire, juste avant la répétition il prend un pot au Maubert avec Paul Castanier, le virtuose du clavier, Jean Cardon, le maître du Pleyel en sautoir, et Maurice Frot, son régisseur, tous trois amis de longtemps. Mais soudain les moins de vingt ans et les 16-25 ans et les adultes le reconnaissent, on l’appelle. «Ferré à la manif ! » Emu, la buée aux yeux, Léo décline l’offre, gentiment comme il fait toujours, ce tout en douceur, qu’on a décrit (va savoir pourquoi ) râleur. « Je dois travailler, j’ai un concert ce soir, vous savez. »
Sa voix, avec cette tendresse non dite, prononce bien tous les e, ramenant un petit fond de Méditerranée. Il trouve ça fantastique, Léo, les étudiants qui défilent avec les profs au Quartier latin et le drapeau noir, et le rouge, mais chacun son job ; lui c’est d’être artiste. Et puis… Un drapeau noir c’est encore un drapeau. Les mouvements, les engagements avec une carte, très peu pour lui, il n’en fait pas parti des partis. Il grille une sèche juste avant la répétition utile «pour tout mettre en place », il n'arrive pas avec des laser, ni des paillettes, ni des tracts.
La musique…la musique où est-elle aujourd’hui ?

Une heure plus tard, dressée à l’angle de la rue des Ecoles et de la rue Monge, la Mutu scintille comme un phare au milieu d’une marée de longs cheveux. Les portes s’ouvrent, la salle se remplit de filles en mini jupes, ou en robes de gitane avec un air à la Janis Joplin, révélée l’année d’avant à Monterey. Les garçons, eux, ont troqué leurs défroques des stocks Beatles, pour un certain style venu des Doors, et plus particulièrement de son leader, l’archange révolté, Jim Morrisson, qui vient de pointer le scandale de la guerre du Vietnam avec Strange Days. Ils ont la tête pleine des musiques de Jimi Hendrix (Are You Experienced) , des Stones (Jumpin’Jack Flash), de Leonard Cohen (Suzanne), de Bob Dylan, sifflé à Paris 2 ans plus tôt, rappelé avec Like a Rolling stone. Ils sont fidèles aux Who dont le Tommy, l’opéra rock, ne connaît encore que la fameuse pochette aux oiseaux, avant d’avoir, 8 ans plus tard, l’honneur d’être filmé par Ken Russell ; ils découvrent Led Zeppelin, Pink Floyd et Syd Barrett (The Piper at the Gates of Dawn), Frank Zappa qui se revendique Abolutely Free, et Gratefull dead, Jefferson airplane, Marianne Faithfull… Quatre semaines plus tôt, Martin Luther King a été assassiné, l’Apartheid s’incruste, le Biafra s’annonce et cinq ans après la mort de John Kennedy le napalm ruisselle toujours dans le Triangle de fer, à l’ouest de Saigon et bien plus haut. Les fauteuils, les travées, les marches de la salle sont maintenant investis, des plus vieux au look de guérilleros, d’indiens yupanquis, de charpentiers creusois en bourgerons de velours, d’Ardèchoises de la Mouff, ou d’intellos-et-ouvriers-même-combat en clarks, ils brandissent des drapeaux, rouges, noirs, des banderoles. Le rideau rouge se lève et les milliers de respirations en suspens, de mains en attentes, de corps à l’écoute, de visage tendus vers la scène façonnent cette vibration unique d’une salle en désir d’artiste. Il déboule d’un coup. Léo Ferré, lancé dans la traversée du plateau, fend l’espace comme un lion. Il cingle vers le micro comme s’il avait le feu aux trousses. Quand il y est et qu’il s’y cramponne, à l’extrême bord de la scène, le visage dessiné sous les hachures des cheveux, le corps campé dans le noir du fute et de la chemise, tranchant sur le noir de la salle, il a réussi à reconstituer l’ensemble qui le fonde : musicien, compositeur, parolier, poète, interprète. Et il lance la première. Derrière lui, les modulations qui coulent et s’emballent. Les souffles l’accompagnent, le sol trépide.

« Quand Ferré fait une chanson on dit c’est un messâge. Et pourquoi ? »

Ce n’est pas d’hier qu’ il chante la révolte contre l’ordre établi, Ferré. Deux décennies qu’il invoque la liberté, dans les salles, les cabarets à chansons, les music halls, ou dans le blanc des recueils. Ni dieu ni maître, qui stigmatise la peine de mort, et dont on ne connaît souvent que le refrain, est enregistré depuis 4 ans ! Ces bois que l’on dit de justice et qui raccourcissent Ceux que la Société rejette/ sous prétexte qu’ils n’ont peut-être/ NI DIEU NI MAITRE deviendront à partir de ce jour l’emblème de la révolte. Et pourtant. A Radioscopie Léo Ferré dira simplement : « Je parle des choses qui me tiennent à cœur », mais Jacques Chancel veut savoir, remplit-il une mission : « ça, je m’en fous, je n’ai pas de mission à remplir!» Et vingt ans plus tard, au micro de Radio libertaire et dans les colonnes du Monde Libertaire, il ne repeindra pas le scénario en noir. « Je n'ai pas décidé d'être autre chose parce qu'il y avait eu Mai 68, j'ai évolué parce que je vis quotidiennement comme tout le monde, que les événements m'intéressent, que je les prends comme il faut les prendre mais avec ma façon à moi…Pour moi ça a été extraordinaire de voir cette façon d'agir, de voir ce bouleversement... Ce ne sont pas les hommes qui font les révolutions mais ce sont les révolutions qui se font parce qu'elles doivent se faire. »

Mais ce soir là, Léo n’est plus un chanteur à textes, il est devenu rock'n’roll. Une idole, un modèle pour les jeunes. A la veille d’être une pop star avec C’est Extra, écrit en secret et enregistré six mois plus tard avec les Zoos, ce soir-là, la robe de cuir/ Comme un matin qu’aurait du chien/ sans l’ faire exprès promène déjà le désir au-dessus de la rue des écoles, et des rue sans. Toute la force vient du bassin sanglé dans le jean, en harmonie avec la terre qui porte les rues pavées, et c’est de là aussi que vient la musique, du ventre, du Qi, et l’énergie remonte jusqu’au visage damasquiné, sous les cheveux chiffonnés. La présence de Léo emplit la salle. Et il y va : Y en a pas un sur cent et pourtant ils existent/ La plupart espagnols, allez savoir pourquoi/ Faut croire qu’en Espagne on ne les comprend pas/ Les anarchistes… : des hurlements de joie, de rage, éclatent, les jeunes montent sur scène et l’ovationnent Sur la scène y a des gosses qui font le mois d’Marie / Et qui mettent les pavés dans les troncs des connards.

 

Le printemps ça s’invente et ça s’fout en taule

Il n’a lancé aucun mot d’ordre, il a chanté avant de monter en voiture, tailler la route et cacher au fond d’un petit hôtel de campagne son nouvel amour qui scelle sa renaissance. Pendant ce temps, la rue Gay-Lussac se dépave, les barricades s’inventent, les troncs sont renversés et le bloc noir des CRS casqués sort ses matraques. Qu’importe, la jeunesse est dans la rue pour trois semaines. « L’anarchie ne mène qu’à la ruine et à la mort. » lui oppose De Gaulle qui envisage la planification d’une force de frappe française, à quelques mois de l’entrée des chars soviétiques en Tchécoslovaquie. Les ports sont paralysés, c’est la grève illimitée, ouvriers, artistes, journalistes occupent ateliers, usines, institutions, et même le festival de Cannes, des tonnes d’ordures s’amoncellent, trains et métro sont bloqués, on craint le rationnement. A Flins, à la suite des violentes bagarres qui opposent les CRS aux manifestants, Gilles Tautin, lycéen, meurt noyé.
A Tokyo, Bruxelles, Madrid, Rome, Berlin, Berkeley, Saïgon les étudiants se mobilisent. A Mexico, la police fait feu, il y a 300 morts, juste avant les JO de 68. Tommy Smith, l’athlète qui a protesté contre la ségrégation dont sont victimes les Noirs, en levant le poing ganté de noir sera définitivement radié du circuit sportif, ainsi que John Carlos, champion du monde .
De ce mois de mai, Léo Ferré, qui apprendra le cours des évènements en version tronquée par la radio comme tout le monde, dira , citant son pianiste : « Mai 68, c'est la révolte collective de l'intelligence », comme le dit Paul, ça ne s'était jamais vu. Après, les révoltes sont reparties mais ça ne fait rien car la révolution se fait quels que soient les hommes. Les hommes passent, les idées généreuses restent. »
Léo aussi reste ce qu’il est depuis toujours un de ces drôl’s de types qui vivent de leurs plumes, ou qui ne vivent pas. Après avoir donné les albums mythiques, La solitude, Amour et Anarchie, Le chien, Il n’y a plus rien, pour n’en citer que quelques uns, après avoir publié Le Testament phonographe (10/18) et tant d’autres recueils, après avoir dirigé tant d’orchestres jouant à Montreux, Milan, ou Paris, son oratorio, Le Mal aimé sur les vers d’Apollinaire, ou les oeuvres de Beethoven ou Ravel, les maîtres de toujours, après avoir mis en musique les poètes encore et les avoir dits, chantés et accompagnés au piano, seul en scène pendant trois heures, du Dejazet à l’Opéra comique, des MJC de Bretagne à l’Olympia, ou au Palais des Congrès, du chapiteau de l’Huma à La Courneuve au Théâtre des Champs Elysées, ou encore à Tokyo ou Bruxelles, il continue, bien que « porté manquant » depuis le 14 juillet 93, à dire, non stop, les vérités sur le forum et dans les cœurs. Et basta !

Jocelyne Sauvard
(mai 2008)

Jocelyne Sauvard est écrivain (romans, théâtre) et journaliste. Elle anime aussi une émission littéraire sur Idfm98, "Parlez-moi la vie". http://www.jocelynesauvard.fr

 

Émission « Parlez-moi la vie » sur Id FM 98 de Jocelyne Sauvard (www.idfm.fr) mardi 3 juin 20-22H Avec Mathieu Ferré (sous réserve), Luc Vidal, Raphaël Caussimon

www.leo-ferre.com