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Lise
et lui, Lise et l’eau
J’ai lu
Lise et lui au matin avec l’odeur
d’herbe qui montait du jardin et bientôt les premiers
chuchotements des oiseaux, l’air qui flotte avec une vague
rumeur venue de la ville, vite rompue par le trille du merle.
Les mots de Michèle Ramond planent le long des voiles blanc
des rideaux, descendent vers les livres, les cahiers, les ordinateurs
et la tasse de café. L’eau restée dans un verre
et dans une carafe à demi pleine qui fait entrer un peu de
transparence fluide dans la pièce.
L’eau c’est bien ce qu’il fallait à cette
lecture, Lise et lui ruisselle tout du
long, l’eau sourd, elle paresse avec le fleuve qui passe sous
la fenêtre. « Lise écrit. Dans une encoignure
de la cuisine, assise près du fourneau sur une chaise dépaillée,
creuse avec ses doigts ses rides, sur une chaise haussée
par des parpaings. Elle reste là trois jours sans bouger
sous la fenêtre d’où elle aperçoit quand
elle lève un peu la tête, de l’autre côté
du fleuve, une ville riche et grande… ». C’est
l’incipit du livre de Michèle Ramond, roman, récit,
évocations poétiques sous-tendues par la force de
la femme aux voiles noires qui amenée par Lise « qui
écrit » écrit aussi, des lettres au satrape.
Force de la proscrite, Antigone laissée pour compte, même
si ce n’est à Thèbes que l’histoire se
déroule, Antigone est partout. Celle-ci qui n’est pas
aimée par sa mère et l’appelle en vain, se rappelle
ses frères, et sa rage. Sa force et sa colère condensées
dans ses voiles noirs, dans l’encre noire, dans la cartouche
d’encre qui cependant écrit ce livre, Lise
et lui. Et bientôt, à la séquence
suivante, les hommes font irruption, marins, pêcheurs avec
des moustaches, des épaules larges, des propos d’hommes,
tout simplement, et des phrases sur le commerce. Plus loin d’autres
encore qui nous ramènent ici dans notre siècle mais
non pas maintenant. On a oublié l’Antiquité,
ou on a essayé de l’oublier, mais dans le texte de
Michèle Ramond, elle persiste, elle a la peau dure, l’Antiquité,
elle est là encore quand les hommes parlent de provisions
et de débarquement, de ravitaillement, de victuailles et
de sexe, pudiquement puisque la femme est enceinte, qui cuisine
le calamar à l’encre «comme personne ».
On a oublié l’Antiquité ? Mais non, elle est
là et pendant ce temps l’eau saline. Ce sel qu’elle
donne un instant dessine la Grèce, du côté de
ses îles des Cyclades, quand elles sont vidées des
touristes braillards, mais aussi tout près des petites îles
du Péloponèse. Je suis en Grèce et pourtant
je suis avec le livre dans la passe de Crowes, sur le bâtiment
léger, et les hommes disent « Honneur à
la navy » et « ils sont au poil les Anglais
» en croisant des navires qui avaient sillonné
les sept mers.
La mer,
l’Espagne, la Perse
Dans le même temps, c’est l’Espagne qui se découvre
dans l’écriture et le Midi car les voix, le phrasé,
les termes militaires me sont familiers mais les victuailles, la
calamar, l’omelette espagnole, qu’ils portent au-dessus
de leur tête pour ne pas les mouiller me transportent à
Rosas. La plage, l’eau qui s’éloigne découvrant
le sable et la ville antique, et ce calamar (et l’encre du
livre) me fait descendre à Tarragone et sa muraille cyclopéenne,
rongée par la mer, et je me rappelle que Michèle Ramond
se consacre à l’œuvre du grand poète Federico
d’Andalousie, Garcia Lorca du Guadalquivir et de Grenade,
le poète assassiné par les franquistes, fusillé
par la garde civile, et qu’elle suit de livre en livre le
Théâtre impossible de Garcia Lorca et
lui dédie bien d’autres essais, et tant d’autres
années de réflexion et d’enseignement, puisqu’elle
Professeur des Universités, à la Sorbonne, et qu’elle
dirige des séminaires Traverses, Gradiva, Féminin
masculin dans les lettres et les arts à l’Institut
des Etudes ibériques et y accueille les textes et les auteurs
venus d’Espagne, alors cette mer c’était peut-être
du côté de Cadix ?
Et cette cuisine
où Lise écrit toujours en nous faisant voyager avec
son héroïne bafouée, réprouvée,
sauvage, mais résistante comme une lame quoiqu’elle
en dise, pourrait faire face à celle de la Maison de Bernarda
où l’amour se conjugue avec le sang.
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Lise
écrit toujours et la lecture saline aussi comme l’eau,
les embruns viennent sur la page. Et ce n’est que
vérité puisque l’eau encore est là
dans le ventre de celle qui porte « le fils bien
aimé, pour ouvrir les lèvres dociles et bénéfiques,
introduire dans le mucilage un nouveau prince (…)
qui dans neuf mois s’agiterait, tarauderait, demanderait
l’heure… » Et Lise écrit encore.
« N’oublie pas que tu n’es pas la
mère seulement de mes frères, écrit
son héroïne aux voiles noirs, que moi aussi
j’ai été enterrée, sans luxe
et sans épiphanie , neuf mois dans ton ventre…
» Mais dans ce ventre il y avait l’eau
où se baignait alors la petite recluse, et la mère
Parysatis, l’épouse de Darius, qui protégeait
son fils favori Cyrus, et pas sa fille, nous fait naviguer
en fait à travers ces pages qui évoquaient
aussi le bassin méditerranéen, en Perse. Et
naviguer aussi dans la détresse de la fille laissée
pour compte (ou conte ?).
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Flux
et reflux sur les pages d’Asie
Mais Lise écrit toujours et réclame cette fois l’arrêt
des guerres et tempête, par la bouche de Louis Langlois l’homme
qu’on a laissé quelques séquences plus haut
dans la barque avec le festin, contre « L’Etat libéral
bourgeois qui nous asservit et nous gouverne."
Lise pense maintenant et nous emmène du côté
de l’Alexandrie et de Lawrence Durell et des Egyptiennes,
libres alors dès 1923. Cela n’est pas dit, il faut
lire entre les blancs. Je reconstitue donc mon histoire, ma mémoire
littéraire, les correspondances : ce qui est la meilleure
façon de lire.
Puis Lise ébauche sur la page Pondichéry. «
Jamais ils n’avaient oublié Pondy et cela se voyait
dans leurs manières… » Les mots dessinent
les rues étroites, les bâtiments blancs, la poste,
la boulangerie et la plage plus loin avec les paillotes et encore
l’eau : « Mais voilà qu’une averse
dense, comme de mousson aggravait encore la vision de la route au
milieu des rizières et des cocotiers. » Et cette
eau là qui coule me fait voyager par la femme du Gange et
S. Thala, et la pierre Blanche, et India song, l’univers de
Marguerite Duras même si ce n’est pas nommé,
et me restitue Vinh Long et Saïgon, Vung Tau et mon Mékong,
mes images, tandis que le crocodile plus loin m’entraîne
dans les fabuleuses Histoires comme ça de Rudyard Kipling.
Lise lit maintenant et sa lecture fait surgir l’île
de Dong, et la femme. « Verte dans les jours gris, cachée
jusqu’aux hanches dans les bambous de 15 pieds pour que les
soldats ne la voient pas ; le fleuve était bordée
d’une espèce inconnu d’aloès… »
J’ai le droit de vagabonder, j’en profite. Place à
l’imaginaire, comme au cinéma, sinon on s’ennuie.
C’est pour cette raison aussi que les livres qui vous intiment
de suivre la flèche, comme les illustrations qui ne vous
laissent aucun interstice où rêver, si simplifiés
qu’ils en deviennent de pauvres guides hâtivement faits
et vite oubliés, vous empêchent de lire, et même
de devenir lectrice ou lecteur.
Michelle Ramond ne balise pas la lecture et son livre reste longtemps
à faire naître images, saveurs et pensées, vous
marchez, vous êtes ailleurs et soudain, une feuille, un ciel,
la Seine, le vent, un nuage, une fontaine vous rapportent ses pages
de belle écriture…
Jocelyne
Sauvard
(juin 2008)
Jocelyne
Sauvard est écrivain (romans, théâtre)
et journaliste. Elle anime aussi une émission littéraire
sur Idfm98, "Parlez-moi la vie". http://www.jocelynesauvard.fr

http://www.desfemmes.fr/
http://www.desfemmes.fr/ecrits/fictions/ramond_lise.htm
6-7juin 2008
Journées de la Sorbonne, coordonnées par Michèle
Ramon.
Taverse-Gradiva, Féminin masculin dans les lettres et l’art
: Institut des Etudes ibériques
31 rue Gay-Lussac 75005 Paris
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