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Dès le
titre, la question se pose de l’existence d’une «
littérature belge » ; question qui, loin d’être
occultée par les auteurs, fait dès les pages de présentation
l’objet d’une réflexion ouverte s’appuyant
sur ce qui construit généralement une unité
littéraire : la nation, la langue, la littérature.
Or la Belgique, par rapport à ce triple critère, est
dans une position particulière, d’où la diversité
et la complexité d’opinions bien analysées dans
ces premières pages, et poursuivies dans certains des textes
ultérieurs, l’analyse débouchant sur une affirmation
peu contestable dans l’essai de Michel Biron sur Jacques Sojcher
: « Par ses particularismes linguistiques, sa géographie,
ses institutions, son système politique ou son imaginaire
colonial, la Belgique existe bel et bien, qu’on le veuille
ou non » (p. 490). Quoi qu’il en soit, il s’agit
ici de l’histoire d’une littérature dont le point
commun est l’appartenance à un pays et à une
langue (et l’adjectif « francophone », qui figure
sur la page de titre, aurait dû apparaître aussi clairement
sur la couverture de l’ouvrage, levant d’emblée
toute ambiguïté).
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Le
principe structurel de cette histoire est celui que, il y a
une dizaine d’année, Denis Hollier avait adopté
pour l’ouvrage collectif De la littérature
française (Bordas, 1993) : non une continuité
linéaire qui signifierait artificiellement que la littérature
de Belgique est marqué par une cohérence logique
de tous les instants, mais un ensemble de 48 essais de différents
spécialistes, portant, dans l’ordre chronologique,
sur des événements ponctuels ayant marqué
la vie littéraire, culturelle, sociale du pays. Des premiers
grands événements du XIXe siècle (1838,
publication du Lion de Flandre de Hendrick Conscience
ou 1867, publication de La légende d’Ulenspiegel
de Charles de Coster, œuvre tenue pour fondatrice
des Lettres belges, mais que les auteurs ont ici soin, à
juste titre, de faire précéder de tout ce qui
prépare cette «fondation») jusqu’à
l’orée du XXIe siècle, le lecteur pourra
glaner çà et là ou saisir en entier les
données essentielles, judicieusement choisies, de la
littérature de Belgique. |
Les grands noms
sont là, bien sûr, de Lemonnier, Verhaeren ou Maeterlinck
à Pierre Mertens, Eugène Savitzkaya ou Jean-Philippe
Toussaint, en passant par Hellens, Nougé, Chavée,
Michaux, Crommelinck, Ghelderode, Simenon, Plisnier, Pirotte et
beaucoup d’autres, dont l’abondance atteste la richesse
de l’ensemble. L’un des aspects les plus intéressants
de l’ouvrage est le fait qu’il ne se limite pas à
la littérature au sens strict du terme, mais qu’il
laisse une place non négligeable à des événements
culturels, à une périphérie sociale, politique
et artistique qui la mettent en situation, et qui en expliquent
plus ou moins ouvertement l’évolution. Il s’agit
par exemple de la parution d’essais (Nos Flamands,
de Camille Lemonnier, portant sur la peinture, ou, plus tard, la
« reconnaissance à part entière du genre
» après 1945, sujet développé par David
Vrydaghs). Il s’agit aussi des activités éditoriales,
comme celles d’Henry Kistemaekers, éditeur des naturalistes,
ou celles qui sont liées aux revues fondatrices de grands
mouvements de la fin du XIXe siècle (La jeune Belgique,
La Wallonie…). Il s’agit encore d’événements
historiques relatifs à la vie sociale et politique, à
la (dé)colonisation, aux relations internationales (particulièrement
européennes), à la question linguistique etc. Il s’agit
enfin de ce que l’on nomme en général paralittérature,
et qui fort justement, en l’occurrence, fait partie du tout
littéraire : la bande dessinée (Tintin, forcément),
la chanson (Jacques Brel, assurément).
A la lecture
d’un ouvrage de plus de 600 pages, portant sur un sujet aussi
riche, on peut toujours se dire que certains points ne sont pas
assez développés : les mouvements surréalistes,
celui de Bruxelles, mais surtout celui du Hainaut, peuvent paraître
un peu sacrifiés, au regard de l’importance qu’ils
ont dans l’effervescence des années 1920 et 1930 et
dans l’établissement d’une autonomie par rapport
aux mouvements correspondants en France ; on pourrait faire une
remarque identique à propos de l’activité de
l’après-guerre, avec «l’aventure Cobra
» et les autres prolongements du surréalisme (Temps
mêlés d’André Blavier, Phantomas,
le groupe Daily-Bûl etc.). Certains regretteront aussi l’absence
de référence au jeune théâtre d’aujourd’hui,
signe de renouveau (même si un essai est consacré au
« théâtre engagé » à partir
de 1968).
Mais ces quelques
réserves sont liées au principe même de l’ouvrage,
à l’ampleur du propos, et l’on ne peut que se
réjouir d’une telle publication, qui nous en apprend
beaucoup, qui nous en rappelle aussi beaucoup (que Grévisse
et son Bon usage sont belges, par exemple), qui nous propose
des réflexions fort intéressantes sur une écriture
liée à la « question identitaire », mais
aussi sur des aspects particuliers comme les enjeux du personnage
de Tintin (Benoît Peeters), sur « l’institution
de la littérature » (Jacques Dubois), sur les rapports
entre la facture romanesque d’un Jean-Philippe Toussaint avec
le « Nouveau roman » (Jan Baetens) etc. Et les annexes
(tableau synoptique comblant opportunément les éventuelles
lacunes laissées par la structure ponctuelle, abondante bibliographie,
index des noms et des titres) ajoutent à la qualité
d’un ensemble qui s’avère indispensable à
tous ceux qui s’intéressent à l’écriture
francophone de Belgique, et tout simplement à la littérature.
J.P.
Longre
(novembre
2003)
Jean-Pierre
Longre, enseignant en littérature du XXème siècle
à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une
thèse sur Raymond
Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains
contemporains et sur la comparaison des langages littéraire
et musical. Il a participé à l'édition
des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue
des recherches sur les littératures francophones (Roumanie,
Belgique, Québec).

http://www.fayard.fr/
http://abu.cnam.fr/cgi-bin/go?ulenspiegel1
http://www.servicedulivre.be/fiches/d/decoster.htm
http://lett.ubbcluj.ro/~echinox/caiete2/25.html
http://www.orsini.net/laforgue/vortex2/bertrand2.htm
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