1830-2000
Ouvrage dirigé par Jean-Pierre Bertrand, Michel Biron, Benoît Denis et Rainier Grutman
Fayard, 2003

 

Dès le titre, la question se pose de l’existence d’une « littérature belge » ; question qui, loin d’être occultée par les auteurs, fait dès les pages de présentation l’objet d’une réflexion ouverte s’appuyant sur ce qui construit généralement une unité littéraire : la nation, la langue, la littérature. Or la Belgique, par rapport à ce triple critère, est dans une position particulière, d’où la diversité et la complexité d’opinions bien analysées dans ces premières pages, et poursuivies dans certains des textes ultérieurs, l’analyse débouchant sur une affirmation peu contestable dans l’essai de Michel Biron sur Jacques Sojcher : « Par ses particularismes linguistiques, sa géographie, ses institutions, son système politique ou son imaginaire colonial, la Belgique existe bel et bien, qu’on le veuille ou non » (p. 490). Quoi qu’il en soit, il s’agit ici de l’histoire d’une littérature dont le point commun est l’appartenance à un pays et à une langue (et l’adjectif « francophone », qui figure sur la page de titre, aurait dû apparaître aussi clairement sur la couverture de l’ouvrage, levant d’emblée toute ambiguïté).

Le principe structurel de cette histoire est celui que, il y a une dizaine d’année, Denis Hollier avait adopté pour l’ouvrage collectif De la littérature française (Bordas, 1993) : non une continuité linéaire qui signifierait artificiellement que la littérature de Belgique est marqué par une cohérence logique de tous les instants, mais un ensemble de 48 essais de différents spécialistes, portant, dans l’ordre chronologique, sur des événements ponctuels ayant marqué la vie littéraire, culturelle, sociale du pays. Des premiers grands événements du XIXe siècle (1838, publication du Lion de Flandre de Hendrick Conscience ou 1867, publication de La légende d’Ulenspiegel de Charles de Coster, œuvre tenue pour fondatrice des Lettres belges, mais que les auteurs ont ici soin, à juste titre, de faire précéder de tout ce qui prépare cette «fondation») jusqu’à l’orée du XXIe siècle, le lecteur pourra glaner çà et là ou saisir en entier les données essentielles, judicieusement choisies, de la littérature de Belgique.

Les grands noms sont là, bien sûr, de Lemonnier, Verhaeren ou Maeterlinck à Pierre Mertens, Eugène Savitzkaya ou Jean-Philippe Toussaint, en passant par Hellens, Nougé, Chavée, Michaux, Crommelinck, Ghelderode, Simenon, Plisnier, Pirotte et beaucoup d’autres, dont l’abondance atteste la richesse de l’ensemble. L’un des aspects les plus intéressants de l’ouvrage est le fait qu’il ne se limite pas à la littérature au sens strict du terme, mais qu’il laisse une place non négligeable à des événements culturels, à une périphérie sociale, politique et artistique qui la mettent en situation, et qui en expliquent plus ou moins ouvertement l’évolution. Il s’agit par exemple de la parution d’essais (Nos Flamands, de Camille Lemonnier, portant sur la peinture, ou, plus tard, la « reconnaissance à part entière du genre » après 1945, sujet développé par David Vrydaghs). Il s’agit aussi des activités éditoriales, comme celles d’Henry Kistemaekers, éditeur des naturalistes, ou celles qui sont liées aux revues fondatrices de grands mouvements de la fin du XIXe siècle (La jeune Belgique, La Wallonie…). Il s’agit encore d’événements historiques relatifs à la vie sociale et politique, à la (dé)colonisation, aux relations internationales (particulièrement européennes), à la question linguistique etc. Il s’agit enfin de ce que l’on nomme en général paralittérature, et qui fort justement, en l’occurrence, fait partie du tout littéraire : la bande dessinée (Tintin, forcément), la chanson (Jacques Brel, assurément).

A la lecture d’un ouvrage de plus de 600 pages, portant sur un sujet aussi riche, on peut toujours se dire que certains points ne sont pas assez développés : les mouvements surréalistes, celui de Bruxelles, mais surtout celui du Hainaut, peuvent paraître un peu sacrifiés, au regard de l’importance qu’ils ont dans l’effervescence des années 1920 et 1930 et dans l’établissement d’une autonomie par rapport aux mouvements correspondants en France ; on pourrait faire une remarque identique à propos de l’activité de l’après-guerre, avec «l’aventure Cobra » et les autres prolongements du surréalisme (Temps mêlés d’André Blavier, Phantomas, le groupe Daily-Bûl etc.). Certains regretteront aussi l’absence de référence au jeune théâtre d’aujourd’hui, signe de renouveau (même si un essai est consacré au « théâtre engagé » à partir de 1968).

Mais ces quelques réserves sont liées au principe même de l’ouvrage, à l’ampleur du propos, et l’on ne peut que se réjouir d’une telle publication, qui nous en apprend beaucoup, qui nous en rappelle aussi beaucoup (que Grévisse et son Bon usage sont belges, par exemple), qui nous propose des réflexions fort intéressantes sur une écriture liée à la « question identitaire », mais aussi sur des aspects particuliers comme les enjeux du personnage de Tintin (Benoît Peeters), sur « l’institution de la littérature » (Jacques Dubois), sur les rapports entre la facture romanesque d’un Jean-Philippe Toussaint avec le « Nouveau roman » (Jan Baetens) etc. Et les annexes (tableau synoptique comblant opportunément les éventuelles lacunes laissées par la structure ponctuelle, abondante bibliographie, index des noms et des titres) ajoutent à la qualité d’un ensemble qui s’avère indispensable à tous ceux qui s’intéressent à l’écriture francophone de Belgique, et tout simplement à la littérature.

J.P. Longre
(novembre 2003)

Jean-Pierre Longre, enseignant en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

 

http://www.fayard.fr/

http://abu.cnam.fr/cgi-bin/go?ulenspiegel1

http://www.servicedulivre.be/fiches/d/decoster.htm

http://lett.ubbcluj.ro/~echinox/caiete2/25.html

http://www.orsini.net/laforgue/vortex2/bertrand2.htm