The Leto Bundle
(Chatto & Windus / Random House,
may 2001)
à paraître en français

 

Fresque mythico-moderne

Quoi de commun entre une chanteuse de folk engagée, un instituteur idéaliste et passionné d'histoire, une louve compatissante, une conservatrice de musée un peu coincée, un sultan oriental, un archéologue farfelu et paternaliste et Leto, déesse aux multiples pouvoirs, mère d'Apollon et d'Artémis ?

Le dernier roman de Marina Walker (qui a déjà publié un grand nombre d'ouvrages théoriques traitant des mythologies, du féminisme et de la religion) est une gageure. Tout débute en Lycanie, en des temps si reculés qu'on ne peut les dater, pour s'achever au coeur des années 90, dans un pays nommé Albion... C'est le récit palpitant et labyrinthique d'une errance interminable, celle de l'indestructible Leto ( Laetitia, Ella, ou encore Nellie...), un parcours qui défie le temps et l'espace, celui d'une créature dont l'instinct de survie brise toutes les barrières culturelles ou temporelles et dont la capacité d'adaptation rappelle l'endurance des expatriés de tous temps...

Les événements se reconstituent peu à peu grâce à Kim McQuy, jeune instituteur qui reçoit de mystérieux messages intérieurs, et qui se trouve à la tête d'un drôle de mouvement politico-historico-spirituel : le HSWU ("History Starts With Us", l'histoire commence avec nous...) ; peu pris au sérieux, considéré comme un agitateur potentiellement dangereux par les autorités, il prône néanmoins une foi nouvelle enfin capable d'unir les déracinés et les dépossédés, bref, les sans-terre de tous pays. Un sarcophage et une momie exposés au musée d'Albion (le fameux "Leto Bundle", littéralement le "paquet", le "ballot" de Leto), ne cessent d'attirer les foules et seraient, selon Kim, le plus puissant symbole de son improbable utopie. Ainsi, à l'aide d'Hortense Fernly, employée au Musée, il étudie à loisir les archives se rapportant à ces vestiges, ainsi que les parchemins et objets trouvés dans une tombe en Lycanie en 1839 par Skipwith, un archéologue venu d'Albion

Parmi les manuscrits, certains content l'histoire de Leto ; violée par Zeus, pourchassée par Héra elle atterrit en Lycanie, où elle donne naissance à d'étranges jumeaux sans nombril, sortis d'un oeuf bleu et granuleux, Phoebe et Phoebus. La Lycanie est une terre aride et déserte où l'on ne peut longtemps survivre ; c'est la louve Lycia qui les recueille et qui prédit à la déesse qu'elle est prédestinée à errer jusqu'à ce qu'elle et ses enfants ne soient plus pris pour des étrangers... Nous retrouvons Leto/Laetitia au XIIème siècle, dans la forteresse de Cadenas La Jolie, la prisonnière préférée de Cunmar le terrible. De nouveau chassée, elle est recueillie par une louve : l'histoire se répète et le temps demeure en suspens pour Leto, à moins qu'elle n'avance avec lui...

Il faut louer ici la dextérité de l'auteur à employer différents styles et registres (de l'e-mail abrupt à la chronique moyenâgeuse, en passant par les récits maritimes des victoriens et les monologues intérieurs où s'extériorise le flux de la conscience de Leto), à jongler avec la dissolution du temps et l'expansion de l'espace, à nous réserver d'imprévisibles retournements de situation, osant même abandonner des personnages cruciaux et nous en imposer d'autres que l'on croyait secondaires, ou encore, à nous détourner de toute idée liée à la "réincarnation" telle que nous l'entendons : Leto ne revit pas, elle continue d'exister, tout simplement. Il serait inutile de chercher la moindre explication rationnelle, car ce roman obéit avant tout à une logique interne qui tient de la fable universaliste ; ceci est particulièrement évident lorsque nous retrouvons en 1971 une Leto affaiblie et vieillie : projetée à Tirzah, une sinistre ville assiégée au coeur d'une Europe indifférente (en dépit de l'aide humanitaire...), son existence de survivante puis de réfugiée remet en mémoire des histoires comme il y en a tant de nos jours.
Parabole contre l'errance forcée et le rejet des pays démocratiques, contre l'exclusion d'une femme qui pourrait bien être la mère de l'humanité, humiliée, violentée, et qui recherche Phoebus, son fils perdu, cette fresque invraisemblable et foisonnante à laquelle on voudrait bien pouvoir croire, dissimule ainsi une réflexion sur l'ethnicité universelle et jette un regard étonnament approbateur sur la "globalisation" actuelle.
L'exploration, la transposition et l'exploitation du mythe de Leto donnent à l'auteur l'occasion de créer un univers qui combine habilement réalisme et imaginaire, dans lequel tout est destiné à se rejoindre, tel un immense puzzle qui nous tient en suspens entre la Lycanie et Albion, entre les troublantes découvertes de Kim et le destin dramatique de Leto ; l'on souhaite ainsi que ce roman érudit et sensible soit véritablement perçu comme une ode flamboyante au courage des êtres qui ont tout perdu, mais qui, à l'image de la déesse, persévèrent dans leur quête, en dépit de l'isolement, de la faim ou de la détresse. Mais misérabilisme et sensiblerie sont ici hors de propos : l'auteur témoigne, dénonce et parodie nos sociétés dites "développées", tout en mêlant au cynisme ambiant une pointe de merveilleux, une sortie de secours qu'emprunte sans en être conscient Kim l'idéaliste, qui affirme que "nous devons interroger le passé afin de se forger un nouvel avenir...".

B.Longre
(août 2001)


du même auteur

Indigo, Serpent à Plumes ,1996
Un Père égaré, Serpent à Plumes, 1994
Sirènes en sous-sol, Serpent à Plumes,1994
Un Père égaré, Julliard, 1990
Seule entre toutes les femmes : mythe et culte de la Vierge Marie, Rivages, 1989


L'éditeur
http://www.randomhouse.co.uk


Site de l'auteur
http://www.marinawarner.com

Premier chapitre en ligne
http://books.guardian.co.uk/firstchapters/story/0,6761,506374,00.html

http://www.messagenet.com/myths/index.html

http://www.hsa.brown.edu/~maicar/