La Mécanique du Cœur
Mathias Malzieu

Flammarion, 2007

 

 

 

« Tic-tac-bo-boum »

« Premièrement, ne touche pas à tes aiguilles. Deuxièmement, maîtrise ta colère. Troisièmement, ne te laisse jamais, au grand jamais, tomber amoureux. Car alors pour toujours à l’horloge de ton cœur la grande aiguille des heures transpercera ta peau, tes os imploseront, et la mécanique du cœur sera brisée à nouveau. »

C’est sur ces paroles prophétiques que se fonde l’existence d’un étrange bonhomme, qui pointe le bout de son nez le jour le plus froid du monde, en 1874, au sommet d’Arthur’s Seat. Grâce au savoir-faire du Docteur Madeleine, tout à la fois médecin des estropiés, infirmière des âmes sacrifiées, sage-femme des prostituées et maman des orphelins, Little Jack (car tel est son nom) survit… à son entrée dans la vie ! Son cœur, gelé, se voit bricolé et remis en état par les soins de la Sorcière d’Édimbourg : une vieille horloge en bois lui servira dorénavant de palpitant.
À quoi, dès lors, peut ressembler la destinée d’un éclopé dont la sensibilité est nichée au creux un coucou égrainant inlassablement des « Tic-tac-bo-boum. Tic-tac-bo-boum. » ? Ce mécanisme extrêmement fragile, et dont la résistance aux émotions fortes flirte dangereusement avec le degré zéro, revêt une kyrielle de contraintes : ainsi, en plus de devoir être remonté chaque matin par des mains expertes, il exige une ascèse sentimentale totale. Les emportements – quelle que soit leur nature – sont à bannir sous peine d’un dérèglement fatal…

Sa différence le stigmatisant irrémédiablement, aucune famille n’accepte d’accueillir et d’adopter Little Jack. Celui-ci passe donc une enfance confinée et bercée par le litanique «Love is dangerous for you tiny heart even in your dreams, so please dream softly », sous le regard inquiet et bienveillant de Marraine Madeleine. Ses seuls amis, et par là même les rares liens qu’il tisse avec ce réel s’agitant dans le « rez-de-chaussée de la Colline », se résument à un ancien officier de la police reconverti en clochard alcoolique et deux filles de joie. La lie de la société comme ivresse à l’ennui, quoi de plus cocasse… et formateur ?
Pour ses dix ans, Madeleine offre à Little Jack une escapade en ville. Funeste idée ! Là, notre damoiseau au cœur branlant croise les yeux myopes de Miss Acacia, une chanteuse andalouse à la démarche chaloupante et claudicante, si coquette qu’elle refuse obstinément de porter ses lunettes. Quelques secondes au contact furtif de cette brindille incandescente, qui disparaît immédiatement sans crier gare, suffisent à embraser à jamais le corps, les fantasmes et les pensées intimes de Little Jack qui constate, impuissant : « Imperceptiblement, je me laisse tomber amoureux. Perceptiblement, aussi. À l'intérieur de mon horloge, c'est le jour le plus chaud du monde. »


S’ensuivent alors la douloureuse attente, les tourments affectifs, les recherches et la fuite à travers les terres et les mers pour finalement retrouver l’objet de son désir à l’Extraordinarium de Grenade. Dans sa quête effrénée, l’Amoureux transi aura pour compagnon d’(in)fortune Georges Méliès, un doux rêveur qui, jusqu’à épuisement, s’escrimera à rafistoler, rouage après rouage, avec la minutie d’un orfèvre, les pièces déglinguées d’une poitrine malmenée dans les affres de la Passion.

L’auteur de ce « conte pour adultes » n’est autre que Mathias Malzieu, le leader de Dionysos qui, depuis une quinzaine d’années, habite la scène rock française de son univers décalé, empreint de folie légère et d’énergie pure. C’est pourquoi l’esprit dans lequel s’inscrit le projet Mécanique du Cœur est celui d’une œuvre globale. En effet, le fantasque Malzieu troque allègrement sa plume contre un micro afin de prolonger ladite lecture d’un album éponyme où se côtoient, pour ne citer qu’elles, les voix d’Olivia Ruiz, de Jean Rochefort, d’Émily Loizeau, de Grand Corps Malade ou encore d’Alain Bashung. Et, dans la foulée, il nous gratifie également d’une comédie musicale et d’un film sur la Toile.

Il y a indéniablement de la magie, de la candeur, de l’humour, des étincelles, de l’enchantement dans cette tendre et cruelle épopée. Cependant, c’est justement cette sensation de too much qui en dessert parfois la beauté : les tournures poétiques, l’esthétique incontestablement burtonienne, les déclarations mièvres, les messages moralisateurs et mielleux à souhait… La machinerie est somme toute trop bien rôdée. La mécanique du Cœur est donc un petit bonbon dégoulinant de sucre qui ravira les amateurs de confiseries, mais écœurera peut-être les diabétiques…

Samia Hammami
(mai 2008)

Samia Hammami, licenciée et agrégée en langues et littératures romanes, a rédigé un mémoire sur « La figure de la prostituée dans l’œuvre romanesque d’André Baillon ». Détentrice d’un Master en FLES, elle est actuellement professeur de français langue étrangère à l’Université de Liège.