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«
Tic-tac-bo-boum »
«
Premièrement, ne touche pas à tes aiguilles. Deuxièmement,
maîtrise ta colère. Troisièmement, ne te laisse
jamais, au grand jamais, tomber amoureux. Car alors pour toujours
à l’horloge de ton cœur la grande aiguille des
heures transpercera ta peau, tes os imploseront, et la mécanique
du cœur sera brisée à nouveau. »
C’est
sur ces paroles prophétiques que se fonde l’existence
d’un étrange bonhomme, qui pointe le bout de son nez
le jour le plus froid du monde, en 1874, au sommet d’Arthur’s
Seat. Grâce au savoir-faire du Docteur Madeleine, tout à
la fois médecin des estropiés, infirmière des
âmes sacrifiées, sage-femme des prostituées
et maman des orphelins, Little Jack (car tel est son nom) survit…
à son entrée dans la vie ! Son cœur, gelé,
se voit bricolé et remis en état par les soins de
la Sorcière d’Édimbourg : une vieille horloge
en bois lui servira dorénavant de palpitant.
À
quoi, dès lors, peut ressembler la destinée d’un
éclopé dont la sensibilité est nichée
au creux un coucou égrainant inlassablement des « Tic-tac-bo-boum.
Tic-tac-bo-boum. » ? Ce mécanisme extrêmement
fragile, et dont la résistance aux émotions fortes
flirte dangereusement avec le degré zéro, revêt
une kyrielle de contraintes : ainsi, en plus de devoir être
remonté chaque matin par des mains expertes, il exige une
ascèse sentimentale totale. Les emportements – quelle
que soit leur nature – sont à bannir sous peine d’un
dérèglement fatal…
Sa différence
le stigmatisant irrémédiablement, aucune famille n’accepte
d’accueillir et d’adopter Little Jack. Celui-ci passe
donc une enfance confinée et bercée par le litanique
«Love is dangerous for you tiny heart even in your dreams,
so please dream softly », sous le regard inquiet et bienveillant
de Marraine Madeleine. Ses seuls amis, et par là même
les rares liens qu’il tisse avec ce réel s’agitant
dans le « rez-de-chaussée de la Colline »,
se résument à un ancien officier de la police reconverti
en clochard alcoolique et deux filles de joie. La lie de la société
comme ivresse à l’ennui, quoi de plus cocasse…
et formateur ?
Pour ses
dix ans, Madeleine offre à Little Jack une escapade en ville.
Funeste idée ! Là, notre damoiseau au cœur branlant
croise les yeux myopes de Miss Acacia, une chanteuse andalouse à
la démarche chaloupante et claudicante, si coquette qu’elle
refuse obstinément de porter ses lunettes. Quelques secondes
au contact furtif de cette brindille incandescente, qui disparaît
immédiatement sans crier gare, suffisent à embraser
à jamais le corps, les fantasmes et les pensées intimes
de Little Jack qui constate, impuissant : « Imperceptiblement,
je me laisse tomber amoureux. Perceptiblement, aussi. À l'intérieur
de mon horloge, c'est le jour le plus chaud du monde. »

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S’ensuivent
alors la douloureuse attente, les tourments affectifs, les
recherches et la fuite à travers les terres et les
mers pour finalement retrouver l’objet de son désir
à l’Extraordinarium de Grenade. Dans sa quête
effrénée, l’Amoureux transi aura pour
compagnon d’(in)fortune Georges Méliès,
un doux rêveur qui, jusqu’à épuisement,
s’escrimera à rafistoler, rouage après
rouage, avec la minutie d’un orfèvre, les pièces
déglinguées d’une poitrine malmenée
dans les affres de la Passion.
L’auteur
de ce « conte pour adultes » n’est autre
que Mathias Malzieu, le leader de Dionysos qui, depuis une
quinzaine d’années, habite la scène rock
française de son univers décalé, empreint
de folie légère et d’énergie pure.
C’est pourquoi l’esprit dans lequel s’inscrit
le projet Mécanique du Cœur
est celui d’une œuvre globale. En effet, le fantasque
Malzieu troque allègrement sa plume contre un micro
afin de prolonger ladite lecture d’un album éponyme
où se côtoient, pour ne citer qu’elles,
les voix d’Olivia Ruiz, de Jean Rochefort, d’Émily
Loizeau, de Grand Corps Malade ou encore d’Alain Bashung.
Et, dans la foulée, il nous gratifie également
d’une comédie musicale et d’un film sur
la Toile.
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Il y a indéniablement
de la magie, de la candeur, de l’humour, des étincelles,
de l’enchantement dans cette tendre et cruelle épopée.
Cependant, c’est justement cette sensation de too much
qui en dessert parfois la beauté : les tournures poétiques,
l’esthétique incontestablement burtonienne, les déclarations
mièvres, les messages moralisateurs et mielleux à
souhait… La machinerie est somme toute trop bien rôdée.
La mécanique du Cœur est
donc un petit bonbon dégoulinant de sucre qui ravira les
amateurs de confiseries, mais écœurera peut-être
les diabétiques…
Samia
Hammami
(mai 2008)
Samia
Hammami, licenciée et agrégée
en langues et littératures romanes, a rédigé
un mémoire sur « La figure de la prostituée
dans l’œuvre romanesque d’André
Baillon ». Détentrice d’un Master en FLES,
elle est actuellement professeur de français langue étrangère
à l’Université de Liège.
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