Jalousie
Marcel Proust

Le Castor Astral, 2007

 

 


Percutant.


« Jalousie » n’est-il pas au côté d’ « écriture » l’un des mots clés de l’œuvre de Proust ? Jalousie du narrateur enfant attendant le baiser salvateur de sa mère dans la chambre de Combray, devenue, pendant l’attente, chambre de torture puisque sa mère est retenue au jardin par les invités ou plutôt l’invité, Swann.
Jalousie à l’égard de Gilberte, la fille du même, quand il l’aperçoit sur les Champs Elysées aux côtés d’un jeune homme inconnu, dévoration de jalousie en Saint-Loup pour Rachel qui pille ses revenus en même temps qu’elle le dédaigne, jalousie enfin qui sous-tendra l’amour du Narrateur pour Albertine ne cessera pas à la mort de celle-ci mais sera renforcée par les investigations qu’il mène pour reconstituer (avec l’aide du même Saint-Loup qui va finir par épouser Gilberte, premier objet de la jalousie amoureuse du Narrateur), minute par minute, son emploi du temps loin de lui, et qui ne s’éteindra qu’après le voyage à Venise, quand enfin il ne l’aimera plus…

Mais dans ce texte court, miraculeusement publié par le Castor Astral dans sa collection Les inattendus, il s’agit d’un extrait de Sodome et Gomorrhe II : environ cent pages présentées comme un roman complet (en fait, une des versions du début) et publié en novembre 1921, dans la revue mensuelle Les Œuvres Libres, chez Arthème Fayard qui avait pour vocation de publier uniquement des inédits d’auteurs en renom. Lesquels, réunis autour de Proust et couverts, contrairement à lui, des lauriers d’une peoplisation avant la lettre, font aujourd’hui sourire, définitivement qu’ils sont retournés aux oubliettes de la mémoire, du talent et de sa trace, l’écrit. Proust, bien entendu, avait donné d’autres extraits à d’autres revues : la N.R.F, Intentions, Les feuilles libres ; le supplément littéraire du Figaro, ce qui créait déjà «l’évènement avant publication » du roman dans sa version intégrale.

Trésor pour les lecteurs de La Recherche, Jalousie donne un éclairage à la fois plus cru et plus comique encore à la soirée Guermantes. Proust, comme libéré de la contrainte de publier un gros volume chez Gallimard, instille dans le petit, d’une plume légère et gaiement cruelle les cuirs, les hypocrisies, les à peu près de la société du Faubourg Saint-Germain, qu’il place, sans utiliser aucun tamis, sous le signe dévastateur de la Bêtise. « Je m’éloignai d’elle et n’osai plus m’en rapprocher, sentant qu’elle n’avait absolument rien à me dire et que dans son immense bonne volonté, cette femme merveilleusement haute et belle, noble comme ces grandes dames qui montèrent si fièrement à l’échafaud n’aurait pu, faute d’oser m’offrir de l’eau de mélisse que me répéter ce qu’elle m’avais déjà dit deux fois : Vous trouverez le Prince au jardin. » Que ceux qui n’ont jamais assisté au moins une fois à l’un de ces déjeuners ou dîners littéraires dans le quartier du Bois, dont l’essentiel des propos se résume au néant des fausses introductions et des parrainages crevés, lui jettent la première pierre.

Jalousie, si bref et si percutant qu’à la dernière page on en redemande pour finir par se ruer sur l’intégral, se compose de deux parties : Sodome, Gomorrhe, qui se rejoignant, constituent les deux côtés du roman éponyme. Elle éclairent d’une lueur vive le titre de l’inédit, qui pourrait sembler énigmatique - ce sentiment n’étant nommé et décrit qu’à la fin avec l’attente d’Albertine. Proust, s’avère encore une fois compositeur aguerri ou scénariste hors pair. Afin que ce nocturne, ou cette séquence « Intérieur Nuit » n’arrive tout à trac sans que les sens du lecteur-spectateur-auditeur (il faut mettre tout ceci, je pense, au féminin) n’en soient avertis mezzo voce et/ou par quelque insertion, il prend soin de dispenser tout du long d’impalpables ingrédients qui amènent invinciblement à l’idée de jalousie.

La première qui se décline entièrement dans les salons, en même temps qu’elle dépeint la «lâcheté » des gens du monde, dessine le thème du dreyfusisme avec l’apparition de Swann, et serre au plus près Sodome, en revenant sur l’évocation du thème Charlus-Jupien dans l’atelier du Giletier (« Vous en avez un gros pétard ! » avait dit l’artisan-bourdon au Baron-fleur.)
La seconde, amorcée par la question de Swann au Narrateur « Etes-vous jaloux ? », va développer la torture de la jalousie, annoncée par les motifs précédents. Jalousie de Françoise pour ses maîtres, jalousie de la Duchesse de Guermantes pour les deux frères qui évoquent un passé dans lequel elle n’avait aucune part, jalousie des maîtresse du Duc, jalousie des exclus du Salon Guermantes, dont Mme de Gallardon, jalousie de Charlus pour tout « ce qu’il n’a pas», jalousie enfuie de Saint-Loup pour Rachel, tous ces instantanés de jalousie, comme réfractés de miroir en miroir dans la première partie, se rassemblent dans la seconde en cette apothéose : la jalousie du Narrateur pour Albertine. Le retard puis l’absence enfin l’appel téléphonique de la menteuse exacerbent le « supplice » du Narrateur par l’évocation douloureuse de ce goût pour les jeunes filles dont il lui fait crédit, faisant ressurgir dans le finale l’évocation marine de Balbec et du monde du travail à travers le personnel de service, jamais absent des préoccupations ni du thème de l’amour de la Recherche. Tout cette préparation éclate de manière implacable dans la dernière mesure, avec le reflet d’Albertine dans « une grande glace que je n’avais pas remarquée, et à l’aide de laquelle je comprenais maintenant qu’elle n’avait pas cessé un instant de fixer, sur les jeunes filles qu’elle prétendait ne pas connaître, ses beaux yeux remplis de sérieux et de préoccupation. »

Jocelyne Sauvard
(mai 2008)

Jocelyne Sauvard est écrivain (romans, théâtre) et journaliste. Elle anime aussi une émission littéraire sur Idfm98, "Parlez-moi la vie". http://www.jocelynesauvard.fr

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