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Percutant.
« Jalousie » n’est-il pas au côté
d’ « écriture » l’un des mots clés
de l’œuvre de Proust ? Jalousie du narrateur enfant attendant
le baiser salvateur de sa mère dans la chambre de Combray,
devenue, pendant l’attente, chambre de torture puisque sa
mère est retenue au jardin par les invités ou plutôt
l’invité, Swann.
Jalousie à l’égard de Gilberte, la fille du
même, quand il l’aperçoit sur les Champs Elysées
aux côtés d’un jeune homme inconnu, dévoration
de jalousie en Saint-Loup pour Rachel qui pille ses revenus en même
temps qu’elle le dédaigne, jalousie enfin qui sous-tendra
l’amour du Narrateur pour Albertine ne cessera pas à
la mort de celle-ci mais sera renforcée par les investigations
qu’il mène pour reconstituer (avec l’aide du
même Saint-Loup qui va finir par épouser Gilberte,
premier objet de la jalousie amoureuse du Narrateur), minute par
minute, son emploi du temps loin de lui, et qui ne s’éteindra
qu’après le voyage à Venise, quand enfin il
ne l’aimera plus…
Mais dans ce
texte court, miraculeusement publié par le Castor Astral
dans sa collection Les inattendus, il s’agit d’un extrait
de Sodome et Gomorrhe II : environ cent
pages présentées comme un roman complet (en fait,
une des versions du début) et publié en novembre 1921,
dans la revue mensuelle Les Œuvres Libres, chez Arthème
Fayard qui avait pour vocation de publier uniquement des inédits
d’auteurs en renom. Lesquels, réunis autour de Proust
et couverts, contrairement à lui, des lauriers d’une
peoplisation avant la lettre, font aujourd’hui sourire, définitivement
qu’ils sont retournés aux oubliettes de la mémoire,
du talent et de sa trace, l’écrit. Proust, bien entendu,
avait donné d’autres extraits à d’autres
revues : la N.R.F, Intentions, Les feuilles libres ; le
supplément littéraire du Figaro, ce qui créait
déjà «l’évènement avant
publication » du roman dans sa version intégrale.
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Trésor
pour les lecteurs de La Recherche, Jalousie
donne un éclairage à la fois plus cru et plus
comique encore à la soirée Guermantes. Proust,
comme libéré de la contrainte de publier un
gros volume chez Gallimard, instille dans le petit, d’une
plume légère et gaiement cruelle les cuirs,
les hypocrisies, les à peu près de la société
du Faubourg Saint-Germain, qu’il place, sans utiliser
aucun tamis, sous le signe dévastateur de la Bêtise.
« Je m’éloignai d’elle et n’osai
plus m’en rapprocher, sentant qu’elle n’avait
absolument rien à me dire et que dans son immense
bonne volonté, cette femme merveilleusement haute
et belle, noble comme ces grandes dames qui montèrent
si fièrement à l’échafaud n’aurait
pu, faute d’oser m’offrir de l’eau de
mélisse que me répéter ce qu’elle
m’avais déjà dit deux fois : Vous trouverez
le Prince au jardin. » Que ceux qui n’ont
jamais assisté au moins une fois à l’un
de ces déjeuners ou dîners littéraires
dans le quartier du Bois, dont l’essentiel des propos
se résume au néant des fausses introductions
et des parrainages crevés, lui jettent la première
pierre.
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Jalousie,
si bref et si percutant qu’à la dernière page
on en redemande pour finir par se ruer sur l’intégral,
se compose de deux parties : Sodome, Gomorrhe, qui se rejoignant,
constituent les deux côtés du roman éponyme.
Elle éclairent d’une lueur vive le titre de l’inédit,
qui pourrait sembler énigmatique - ce sentiment n’étant
nommé et décrit qu’à la fin avec l’attente
d’Albertine. Proust, s’avère encore une fois
compositeur aguerri ou scénariste hors pair. Afin que ce
nocturne, ou cette séquence « Intérieur Nuit
» n’arrive tout à trac sans que les sens du lecteur-spectateur-auditeur
(il faut mettre tout ceci, je pense, au féminin) n’en
soient avertis mezzo voce et/ou par quelque insertion,
il prend soin de dispenser tout du long d’impalpables ingrédients
qui amènent invinciblement à l’idée de
jalousie.
La première
qui se décline entièrement dans les salons, en même
temps qu’elle dépeint la «lâcheté
» des gens du monde, dessine le thème du dreyfusisme
avec l’apparition de Swann, et serre au plus près Sodome,
en revenant sur l’évocation du thème Charlus-Jupien
dans l’atelier du Giletier (« Vous en avez un gros
pétard ! » avait dit l’artisan-bourdon au
Baron-fleur.)
La seconde, amorcée par la question de Swann au Narrateur
« Etes-vous jaloux ? », va développer
la torture de la jalousie, annoncée par les motifs précédents.
Jalousie de Françoise pour ses maîtres, jalousie de
la Duchesse de Guermantes pour les deux frères qui évoquent
un passé dans lequel elle n’avait aucune part, jalousie
des maîtresse du Duc, jalousie des exclus du Salon Guermantes,
dont Mme de Gallardon, jalousie de Charlus pour tout « ce
qu’il n’a pas», jalousie enfuie de Saint-Loup
pour Rachel, tous ces instantanés de jalousie, comme réfractés
de miroir en miroir dans la première partie, se rassemblent
dans la seconde en cette apothéose : la jalousie du Narrateur
pour Albertine. Le retard puis l’absence enfin l’appel
téléphonique de la menteuse exacerbent le «
supplice » du Narrateur par l’évocation douloureuse
de ce goût pour les jeunes filles dont il lui fait crédit,
faisant ressurgir dans le finale l’évocation marine
de Balbec et du monde du travail à travers le personnel de
service, jamais absent des préoccupations ni du thème
de l’amour de la Recherche. Tout cette préparation
éclate de manière implacable dans la dernière
mesure, avec le reflet d’Albertine dans « une grande
glace que je n’avais pas remarquée, et à l’aide
de laquelle je comprenais maintenant qu’elle n’avait
pas cessé un instant de fixer, sur les jeunes filles qu’elle
prétendait ne pas connaître, ses beaux yeux remplis
de sérieux et de préoccupation. »
Jocelyne
Sauvard
(mai 2008)
Jocelyne
Sauvard est écrivain (romans, théâtre)
et journaliste. Elle anime aussi une émission littéraire
sur Idfm98, "Parlez-moi la vie". http://www.jocelynesauvard.fr

http://www.castorastral.com/
Lire
aussi
Correspondance de Proust - GF Flammarion.
Proust, le dossier de Jean-Yves Tadié, -
Pocket
Marcel, Proust de Jean-Yves Tadié - biographie,
Folio.
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