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Proust au Majestic
ou
À côté de la plaque
L’ennui
avec les livres faits autour d’un non évènement
dont on a peu ou pas de sources, c’est qu’ils ne sont
pas des livres. L’entrevue aléatoire de Proust, Joyce,
Stravinski et Picasso à la soirée des Schiff qui réunissait
le Tout-Paris au Majestic, c'est-à-dire des dizaines
d’invités cosmopolites, au soir de la première
de l’opéra-ballet Renard par les Ballets russes,
le 18 mai 1922, et les différents éclairages que lui
ont donné échotiers ou gens du monde a posteriori
n’ont qu’un très vague intérêt,
de même que l’entreprise de Richard Davenport-Hines
qui tente d’en rendre compte sur 384 pages, prétexte
à l’essai biographique. Il décrit le souper
et les participants par l’intermédiaire notamment de
Clive Bell. James Joyce : « l’air pas du tout dans
son assiette… pas d’humeur à souper »,
Proust à six mois de sa mort : « personnage, élégant,
de petite taille, moins habillé que revêtu d’une
étoffe noire et porteur de gants blancs en chevreau »,
devient dans un souvenir postérieur « trop lustré,
trop humide, trop gominé… (avec) des yeux magnifiques
». Ces notations contrastées vont, à leur insu,
droit à l’eau du moulin proustien qui alimente les
jeux fluctuants de la mémoire.
Sans doute vaut-il
mieux si l’on veut se faire une idée plus juste des
soins, quasi inexistants, dont Proust gratifiait son aspect à
cette époque, lire les descriptions de Céleste Albaret,
de Cocteau, Paul Morand ou Jean-Yves Tadié…
« Il est impossible de nommer toutes les personnes présentes
au souper des Schiff, poursuit le biographe, ceux-ci ne communiquèrent
pas la liste de leurs invités aux deux journaux qui signalaient
en général ce genre de manifestations : Le Figaro
et Le Gaulois mais les principaux collaborateurs y assistèrent
certainement, et en tout premier lieu Bronislava Nijinska. »
(la sœur du célèbre Faune.) Ce type d’information
capitale amène fatalement l’auteur à
des généralités ressemblant précisément
à celles qui émaillent les conversations qui rythment
Le Temps perdu. De même que le ton superficiel et
de bonne compagnie qu’il emploie pour commenter le raout et
en dans la même envolée l’œuvre de Proust,
cher Davenport-Hines, badin et old fashion, comme
dirait Odette.
Est-ce parce que La Recherche suit et devance
alternativement une infinités de temps, d’images, de
mots, d’instantanés, de pensées, et d’attitudes
qui ont pour cadre une soirée, qu’elle lui semble non
pas oeuvre immense mais seulement mondaine ? « A la recherche
du temps perdu, note étourdiment l’auteur de l’ouvrage,
est à la fois un roman d’historien et le roman de qui
veut laisser sa trace. » Plus loin il renseigne le lecteur
ingénu : « Pour mener à bien l’ample
séquence romanesque Proust a recouru à des excitants
variés » et se plaît à écrire
que Proust a peint joliment, des pages plaisantes,
comme si l’art (hormis l’art de cour) s’occupait
de joliesse, et sans réaliser qu’il se poste ainsi
une distance infinie de l’œuvre qu’il ausculte
(avec le mauvais bout du stéthoscope). Et que son retard
irrattrapable cause au lecteur la même déception douloureuse
qu’un guide déchiffrant à haute voix le Michelin
à des enfants maîtrisant la lecture.
Pas
l’ombre d’un crampon
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A partir
de la page 84 on s’éloigne enfin de ce compte
rendu de l’improbable rencontre pour aller du côté
de la famille Proust. Notations et citations intéressantes
du docteur Proust, le père de Marcel, sur l’enfant
neurasthénique, conseils pour réagir à
l’hypersensibilité. Pages nourries aussi sur
Dreyfus et les antidreyfusards. « L’engagement
de Proust dans l’Affaire, son implication à
tant de titres, éthique, politique, racial, dans
l’entreprise collective qui visait à libérer
et à réhabiliter Dreyfus, n’a jamais
tourné à l’obsession dans la Recherche
» ou sur l’antisémitisme du baron
de Charlus. Le biographe est beaucoup plus à l’aise
dans cette partie : « L’Affaire a permis
son identification avec le judaïsme. »
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Et pourtant
quelque chose dérange, l’imprécision de ce qu’il
avance et le fait qu’il se place au-dessus de l’écrivain
et de ses personnages. Bloch est jugé comme « l’un
des personnages les plus antipathiques, les plus méprisables
de la Recherche - vivant contraste avec l’intègre Swann
au loyal sémitisme ». Croit-il vraiment que Proust
se soit soucié d’opposer un bon au méchant comme
dans les séries, quand il donne à voir Bloch dans
toute sa dimension inventive et mesquine, dans tous les cas savoureuse,
comique, voire tragique, lui qui revient si souvent sur l’écriture
même : «Une œuvre où il y a des théories
est comme un objet sur lequel on laisse la marque du prix. »
On ne peut s’empêcher de regretter que pour les détails
d’ordre privé l’auteur du récit biographique
soit allé puiser chez Painter et sa bio tendancieuse plutôt
qu’en Jean-Yves Tadié ou Philip Kolb, si bien que ce
travail n’évoque en rien celui d’un auteur portant
un regard sur l’œuvre et la vie d’un écrivain,
mais bien un essai dont le titre pourrait être « A
côté de la plaque. »
Un dernier exemple : « Proust nous paraît mal à
l’aise, sinon ridicule quand il évoque des relations
hétérosexuelles ; ses scènes d’amour
imaginaire n’emportent pas la conviction. » (conviction
mis à la place de biographe ?) écrit M. Davenport-Hines
et de citer avec un léger dédain de pédagogue
l’une des plus belles pages de la littérature. Le corps
et particulièrement le sexe de la femme - en l’occurrence
Albertine - y sont présents en quelques mots, visibles sans
la moindre description, ni la moindre image poétique, lyrique
ou clinique, mais bien par la seule grâce du génie.
Ce qui apparemment lui a échappé. Lisons Proust pour
finir, cela vaut toujours mieux. « Avant qu’Albertine
m’eût obéi et eût enlevé ses souliers,
j’entrouvrais sa chemise. Ses deux petits seins haut remontés
étaient si ronds qu’ils avaient moins l’air de
faire partie intégrante de son corps que d’y avoir
mûri comme deux fruits ; et son ventre (dissimulant la place
qui chez l’homme s’enlaidit comme d’un crampon
restée fiché dans une statue descellée) se
refermait, à la jonction des cuisses, par deux valves d’une
courbe aussi assoupie, aussi reposante, aussi claustrale que celle
de l’horizon quand le soleil a disparu. »
Jocelyne
Sauvard
(juillet 2008)
Jocelyne
Sauvard est écrivain (romans, théâtre)
et journaliste. Elle anime aussi une émission littéraire
sur Idfm98, "Parlez-moi la vie". http://www.jocelynesauvard.fr

Lire
aussi
Correspondance de Proust - GF Flammarion.
Proust, le dossier de Jean-Yves Tadié, -
Pocket
Marcel, Proust de Jean-Yves Tadié - biographie,
Folio.
Jalousie
de Marcel Proust - Le Castor Astral, 2007
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