Proust au Majestic
de Richard Davenport-Hines

traduit de l’anglais par André Zavriew
Grasset 2008

 

 

 


Proust au Majestic
ou
À côté de la plaque

L’ennui avec les livres faits autour d’un non évènement dont on a peu ou pas de sources, c’est qu’ils ne sont pas des livres. L’entrevue aléatoire de Proust, Joyce, Stravinski et Picasso à la soirée des Schiff qui réunissait le Tout-Paris au Majestic, c'est-à-dire des dizaines d’invités cosmopolites, au soir de la première de l’opéra-ballet Renard par les Ballets russes, le 18 mai 1922, et les différents éclairages que lui ont donné échotiers ou gens du monde a posteriori n’ont qu’un très vague intérêt, de même que l’entreprise de Richard Davenport-Hines qui tente d’en rendre compte sur 384 pages, prétexte à l’essai biographique. Il décrit le souper et les participants par l’intermédiaire notamment de Clive Bell. James Joyce : « l’air pas du tout dans son assiette… pas d’humeur à souper », Proust à six mois de sa mort : « personnage, élégant, de petite taille, moins habillé que revêtu d’une étoffe noire et porteur de gants blancs en chevreau », devient dans un souvenir postérieur « trop lustré, trop humide, trop gominé… (avec) des yeux magnifiques ». Ces notations contrastées vont, à leur insu, droit à l’eau du moulin proustien qui alimente les jeux fluctuants de la mémoire.

Sans doute vaut-il mieux si l’on veut se faire une idée plus juste des soins, quasi inexistants, dont Proust gratifiait son aspect à cette époque, lire les descriptions de Céleste Albaret, de Cocteau, Paul Morand ou Jean-Yves Tadié… « Il est impossible de nommer toutes les personnes présentes au souper des Schiff, poursuit le biographe, ceux-ci ne communiquèrent pas la liste de leurs invités aux deux journaux qui signalaient en général ce genre de manifestations : Le Figaro et Le Gaulois mais les principaux collaborateurs y assistèrent certainement, et en tout premier lieu Bronislava Nijinska. » (la sœur du célèbre Faune.) Ce type d’information capitale amène fatalement l’auteur à des généralités ressemblant précisément à celles qui émaillent les conversations qui rythment Le Temps perdu. De même que le ton superficiel et de bonne compagnie qu’il emploie pour commenter le raout et en dans la même envolée l’œuvre de Proust, cher Davenport-Hines, badin et old fashion, comme dirait Odette.
Est-ce parce que La Recherche suit et devance alternativement une infinités de temps, d’images, de mots, d’instantanés, de pensées, et d’attitudes qui ont pour cadre une soirée, qu’elle lui semble non pas oeuvre immense mais seulement mondaine ? « A la recherche du temps perdu, note étourdiment l’auteur de l’ouvrage, est à la fois un roman d’historien et le roman de qui veut laisser sa trace. » Plus loin il renseigne le lecteur ingénu : « Pour mener à bien l’ample séquence romanesque Proust a recouru à des excitants variés » et se plaît à écrire que Proust a peint joliment, des pages plaisantes, comme si l’art (hormis l’art de cour) s’occupait de joliesse, et sans réaliser qu’il se poste ainsi une distance infinie de l’œuvre qu’il ausculte (avec le mauvais bout du stéthoscope). Et que son retard irrattrapable cause au lecteur la même déception douloureuse qu’un guide déchiffrant à haute voix le Michelin à des enfants maîtrisant la lecture.

Pas l’ombre d’un crampon

A partir de la page 84 on s’éloigne enfin de ce compte rendu de l’improbable rencontre pour aller du côté de la famille Proust. Notations et citations intéressantes du docteur Proust, le père de Marcel, sur l’enfant neurasthénique, conseils pour réagir à l’hypersensibilité. Pages nourries aussi sur Dreyfus et les antidreyfusards. « L’engagement de Proust dans l’Affaire, son implication à tant de titres, éthique, politique, racial, dans l’entreprise collective qui visait à libérer et à réhabiliter Dreyfus, n’a jamais tourné à l’obsession dans la Recherche » ou sur l’antisémitisme du baron de Charlus. Le biographe est beaucoup plus à l’aise dans cette partie : « L’Affaire a permis son identification avec le judaïsme. »

Et pourtant quelque chose dérange, l’imprécision de ce qu’il avance et le fait qu’il se place au-dessus de l’écrivain et de ses personnages. Bloch est jugé comme « l’un des personnages les plus antipathiques, les plus méprisables de la Recherche - vivant contraste avec l’intègre Swann au loyal sémitisme ». Croit-il vraiment que Proust se soit soucié d’opposer un bon au méchant comme dans les séries, quand il donne à voir Bloch dans toute sa dimension inventive et mesquine, dans tous les cas savoureuse, comique, voire tragique, lui qui revient si souvent sur l’écriture même : «Une œuvre où il y a des théories est comme un objet sur lequel on laisse la marque du prix. » On ne peut s’empêcher de regretter que pour les détails d’ordre privé l’auteur du récit biographique soit allé puiser chez Painter et sa bio tendancieuse plutôt qu’en Jean-Yves Tadié ou Philip Kolb, si bien que ce travail n’évoque en rien celui d’un auteur portant un regard sur l’œuvre et la vie d’un écrivain, mais bien un essai dont le titre pourrait être « A côté de la plaque. »
Un dernier exemple : « Proust nous paraît mal à l’aise, sinon ridicule quand il évoque des relations hétérosexuelles ; ses scènes d’amour imaginaire n’emportent pas la conviction. » (conviction mis à la place de biographe ?) écrit M. Davenport-Hines et de citer avec un léger dédain de pédagogue l’une des plus belles pages de la littérature. Le corps et particulièrement le sexe de la femme - en l’occurrence Albertine - y sont présents en quelques mots, visibles sans la moindre description, ni la moindre image poétique, lyrique ou clinique, mais bien par la seule grâce du génie. Ce qui apparemment lui a échappé. Lisons Proust pour finir, cela vaut toujours mieux. « Avant qu’Albertine m’eût obéi et eût enlevé ses souliers, j’entrouvrais sa chemise. Ses deux petits seins haut remontés étaient si ronds qu’ils avaient moins l’air de faire partie intégrante de son corps que d’y avoir mûri comme deux fruits ; et son ventre (dissimulant la place qui chez l’homme s’enlaidit comme d’un crampon restée fiché dans une statue descellée) se refermait, à la jonction des cuisses, par deux valves d’une courbe aussi assoupie, aussi reposante, aussi claustrale que celle de l’horizon quand le soleil a disparu. »

Jocelyne Sauvard
(juillet 2008)

Jocelyne Sauvard est écrivain (romans, théâtre) et journaliste. Elle anime aussi une émission littéraire sur Idfm98, "Parlez-moi la vie". http://www.jocelynesauvard.fr

 

Lire aussi
Correspondance de Proust - GF Flammarion.
Proust, le dossier de Jean-Yves Tadié, - Pocket
Marcel, Proust de Jean-Yves Tadié - biographie, Folio.

Jalousie de Marcel Proust - Le Castor Astral, 2007