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Rêve ou réalité ?
La
signora Wilson tient tout à la fois du roman
fantastique, du roman policier, du roman psychanalytique, mêlant,
avec subtilité, suspense, humour, lyrisme et tragédie.
Tout d’abord ancré dans le quotidien, le roman débute
de façon banale. Le narrateur, dans un long monologue intérieur,
évoque son installation dans un immense et magnifique appartement
«dont la plupart des pièces sont peintes à
fresque » et les quelques désagréments
qui ternissent son arrivée dans la somptueuse cité
romaine : des problèmes de voiture, des «déboires
avec (son) entreprise de déménagement, (...) (son)
déprimant quotidien professionnel» et surtout
les appels téléphoniques répétés,
reçus nuit et jour, destinés à une mystérieuse
signora Wilson. Puis, après avoir été renversé
par une voiture, un accident dont il ne semble se relever qu’avec
une douleur à la mâchoire, le narrateur est victime
de phénomènes de plus en plus étranges et parfois
même effrayants : dans le bus, « un séminariste
pâle avec le nez en trompette l’observe avec insistance
», « il y a comme un trou entre le moment où
(il) (se met) à marcher et celui où (il) arrive à
destination »...Il est progressivement témoin
d’ événements extraordinaires : il assiste à
une représentation théâtrale étonnante,
une boutique de vêtements surgit devant lui dans la nuit ...
Le narrateur oscille alors entre l’habituel et l’insolite.
A cause de cette « intrusion brutale du mystère
dans le cadre de la vie réelle » (définition
de Castex), le lecteur imagine avoir affaire à roman fantastique.
Les nombreuses connotations mortifères qui hantent les descriptions
semblent confirmer cette interprétation. Les mannequins «
font songer à ces cadavres qu’on apprête
et qu’on maquille pour les exposer dans leur bière,
tandis que, sous les cosmétiques toxiques, la putréfaction
a déjà débuté ». Mais ce
fantastique ne s’enracine-t-il pas dans une certaine pathologie
? Ne s’agit-il pas plutôt d’un rêve, du
retour à ce que la mémoire a censuré ?
Des leitmotiv
comme la référence obsédante et précise
à des oeuvres musicales écoutées en boucle,
la mère innommée et innommable, « Elle
», absente et cependant tellement présente dans ses
pensées et ses propos (« Turkish delight, aurait-Elle
dit »), les remarques érotiques obsessionnelles,
évoquent alors un roman psychanalytique, surtout lorsque
le narrateur plonge dans son passé et redevient un petit
garçon : « Aujourd’hui, j’ai six ans
(...) Je suis content. D’avoir six ans et d’être
un grand ». En effet, à partir de là, le
récit fonctionne comme une mise en marche de l’inconscient.
Au plaisir de la lecture s’ajoute le plaisir ludique de la
recherche d’indices annonciateurs de la fin. En effet, tout
est évoqué en fonction de la chute finale : l’obsession
des beaux tissus et des beaux vêtements (« Mes yeux
passent sur des crêpes vermeil, feu, corail et tango, pour
s’arrêter sur une tunique orpiment merveilleusement
coupée en biais et nouée sur une seule épaule,
qui contraste avec un groupe de fourreaux où se mêlent
des failles chrome ou impérial et des armoisin safran, auréolin
et ambre »), des mains, (« Sur ses genoux,
les grosses mains du dentiste se contractent lentement »),
le « parfum entêtant » des lys... On
sent qu’un étau se resserre. Le narrateur est de plus
en plus souvent enfermé dans des espaces clos : il étouffe,
il suffoque, ressent constamment un « goût doucereux
», « un goût de miel» dans la bouche,
donne des signes de déperdition de vie. Au delà du
narrateur actif, joyeux et plein d’humour (« une
tenue de soirée qui m’ira comme un tutu à un
haltérophile »), nous voyons une forme qui défaille,
souffre - « Les yeux me piquent, les muqueuses me brûlent,
je suffoque... » C’est comme un double douloureux
qui le suit tout au long de son monologue. Les multiples références
aux mains masculines, à une sexualité traumatique,
à la douleur, à la mort, ne sont pas gratuites. Elles
laissent pressentir les révélations finales.
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L’agencement
original du roman, composé de neuf parties : «
Avant » et « Après » qui encadrent
ce que l’on pourrait appeler sept « chapitres»
: « le premier », « le second »,
« le troisième »..., et l’organisation
du texte annoncent la fin et engagent le lecteur dans un
véritable jeu de piste aux descriptions esthétiques
et poétiques. La signora Wilson
de Patrice Salsa est à lire pour son attrayante histoire,
étrange et inquiétante, sans cesse en décrochage
par rapport au temps, aux lieux, aux êtres, et surtout
pour son intrigue très bien menée.
Annie
Forest-Abou Mansour
(juin 2008)
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Annie
Forest-Abou Mansour, professeur certifié,
docteur ès lettres, est passionnée de littérature,
de critique littéraire, de cinéma et de théâtre.

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