Paula, la clandestine
Le prologue,
glaçant, reprend une source historique primaire, sans la
modifier : la circulaire 173-42 du 13 juillet 1942 émise
par l’autorité en place agissant avec zèle pour
le compte de l’occupant nazi, qui ordonne aux commissaires
de police parisiens de procéder à une rafle froidement
planifiée et tristement célèbre : l’arrestation
de plusieurs milliers de Juifs et leur rassemblement à Drancy
ou au Vélodrome d’Hiver, le 16 juillet 1942. Un rappel
qui donne le ton et permet d’entrer de plain-pied dans l’atmosphère
sinistre des années d’occupation, et plus particulièrement
dans la vie de Paula Karlinski (ou Paule Carlin), qui échappe
de justesse à l’arrestation. Son père Chaïm,
peintre, a la présence d’esprit de se réfugier
chez une voisine qui les accueille temporairement, puis emmène
sa fille dans une autre cachette avant de l’envoyer à
Lyon, en zone libre, où se trouvent déjà la
mère et le petit frère de Paula ; la jeune fille va
les rejoindre, tout en regrettant de laisser son père, dont
elle est très proche, derrière elle ; ce dernier préfère
rester sur place afin d’aider d’autres Juifs, désormais
clandestins, comme lui.
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C’est
de Lyon que Paula écrit à Jacques, son amoureux
parti se réfugier à Londres. Une longue lettre,
dense et précise, dans laquelle elle relate les derniers
jours passés à Paris et son périple pour
passer en zone libre. Une lettre que Jacques gardera jusqu’à
son retour en France, à la Libération, sans savoir
que Paula n’est pas longtemps restée à Lyon
: inquiète pour son père, elle remonte à
Paris en janvier 1943. Commence alors une errance urbaine déstabilisante,
tandis que la jeune fille, qui s’imagine pouvoir trouver
de l’aide auprès d’anciennes connaissances,
voit ses repères s’effondrer encore davantage.
Le récit reprend des décennies plus tard, quand
le passé fait à nouveau irruption dans la vie
de Jacques, qui partira sur les traces de Paula, porté
par le souvenir de celle qu’il avait aimée. |
L'on éprouve,
à la lecture, les mêmes émotions que Paula,
de l’angoisse à la peur, de la déception à
l’incompréhension, de la paranoïa (souvent justifiée)
au brefs instants de soulagement : lors de son voyage en train,
de ses déambulations dans les rues de la capitale, où
elle prend des risques, sans forcément en être consciente,
lors de sa rencontre avec un ancien camarade de classe prépa,
qui cherche à profiter de la situation, ou encore quand elle
apprend que son ancienne voisine, celle qui les avait cachés,
son père et elle, vient d’être arrêtée.
L’auteur offre un roman étayé par une solide
documentation et le dédie, entre autres, à Louise
Jakobson, lycéenne captive à Drancy et assassinée
à Auschwitz, qui a laissé des lettres qui font partie
de la bibliographie. Récit poignant, sombre et palpitant,
proposant des points de vue variés, Qui se souvient
de Paula ? relate l’histoire d’une enquête
et d’une vengeance, rappelle le devoir de mémoire,
mais surtout, raconte le parcours singulier d’une jeune fille
brillante, à la fois candide et lucide, pas toujours très
au fait de ce qu’elle risque en partant à la recherche
de son père, même si elle agit avec courage et détermination
; une existence similaire à des millions d’autres,
prise dans le tumulte de l’occupation et dans les atrocités
de la seconde guerre. Car en toile de fond, plane l’ombre
tangible des camps d’extermination, l’indifférence
des uns, les trahisons des autres (même si la compassion l’emporte
parfois), ainsi que l’exclusion d'une partie de la population
mise au banc de la société et décrétée
hors la loi par l’occupant, avec la complicité délibérée
de la police française. Paula a vécu tout cela de
près, et c’est avec amertume qu’elle se souvient,
dans sa lettre, des regards « agacés, critiques,
hostiles » que lui lancent des passagères d’un
omnibus pour Lyon : « Et moi qui suis née à
paris, qui ai été naturalisée française
ensuite par la loi de 1927 reconnaissant le droit du sol, qui parle
leur langue aussi bien que ces femmes et même mieux, qui vivait
jusqu’à récemment la vie sans histoire d’une
étudiante parisienne, camarade de classe des rejetons de
la plus haute bourgeoisie, fille d’un artiste reconnu par
ses pairs !... Voilà que pour ces Français égoïstes,
je faisais partie du troupeau étranger et indésirable…
» Étranger et indésirable, deux épithètes
encore associés aujourd’hui, l'idée latente
qui sous-tend ce roman (engagé sans être didactique)
étant aussi d'établir des liens entre le passé
et le présent, entre les destins des uns et des autres, du
singulier à l'universel.
B.
Longre
(juillet 2008)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; traductrice et critique
littéraire, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.
http://blongre.hautetfort.com

Du
même auteur
Nao, PUF, 2004
http://www.syros.fr/nouveautes.asp
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