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«
Un manifeste [poétique] poivré » :
« il faut [bien] loger fureur meurtrière quelque part
»
Le poète
québécois Thierry Dimanche poursuit le cycle de ses
Encycliques désaxées, avec ce troisième
recueil composé de cinq chapitres – ou mouvements musicaux,
puisque chacun se voit attribuer un tempo, comme une partition.
Si le premier, intitulé « Sur les ruines les plus
fraîches » s’annonce furioso, c’est
aussi parce qu’il énonce un projet qui tranche avec
toute mièvrerie parfois attribuée à la parole
poétique : il s’agit de libérer les identités
possibles d’une voix qui surgit avec fougue et cruauté,
en faisant déraper la syntaxe et en revendiquant une brutalité
prosodique et imaginative.
«
D’où que théâtre parole
il faut loger fureur meurtrière quelque part
brûler / dicter l’horrible et qui lacère la
voix
(…) que syllabes accélèrent destruction de
l’atone
ou neutralisent apathie dans une illusion utile
(…)
j’assassine la page minée par d’autres à
satiété de mollesse »
Le fil directeur
est, curieusement, « le fil du poivre » :
«
c’est un petit feu pour assainir la bouche
une électricité pointilliste à vos souhaits
»
Il s’agit
en fait de « se moudre », de « moudre
sa voix », l’écriture poétique se
faisant « poivrier vocal », moulin égrenant
et semant les mots d’une identité multiple, mots qui
sont comme une « foule émeutière du moi
», faisant de « chaque page un manifeste poivré
».
«
Je est un poivre pour l’homme
et pour cela broyer m’exprime »
Cette profession
de foi rimbaldo-hobbesienne suggère que la démarche
poétique de Thierry Dimanche consiste bien à exprimer
l’autre en soi, tout en s’exprimant en l’autre
par le truchement du lecteur, mais aussi de la figure de l’artiste
inspiré et inspirateur : d’où quelques tours
de moulin pour un autre poète provocateur dans «
Rotations pour Tzara » et encore d’autres «
rotations » poétiques pour un bluesman exilé
dans « Stances à Capitaine Beefheart».
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Peu
de références réellement autobiographiques
ou ancrées dans un environnement immédiat,
donc, dans cette poésie où la parole se revendique
théâtrale, dans un jeu de miroir entre les
diverses facettes possibles de l’auteur, du lecteur
et des personnages invoqués. Refus, notamment, de
«
(…) se quémander
aux sources taries par l’entropie cadavérique
de notre Québec imaginé ».
Si le
poète donne de lui-même, c’est seulement
pour « se moudre », tel «
une épice pour présent affadi ».
Si biographie
il y avait, ce serait plutôt celle du lecteur, invectivé,
sans que l’on sache nettement si l’auteur plaisante
ou non :
«
bonsoir canaille
ôte tes sales pattes de ce poème
ou fais-t’en l’auteur impitoyable »
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Tout se passe
comme si le conflit poétique des mots libérés
par le poète devait devenir l’inconscient du lecteur.
Dans le poème suivant, un des plus beaux du recueil sans
doute, il semble être question d’une sorte d’auto-analyse…
«
La constitution rachitique de
mon autorité dénigre ses
résistances afin de pacifier cette
foule émeutière du moi
sentinelle
devant
la réserve faunique des identités
j’ai profité du spectacle
alimenté mes impairs
jusqu’à équilibre approximatif
entre écarts et retours
chaque
page un manifeste poivré
le paradis, la fin de vos jours
pour autant qu’on la croque
avec exacte férocité »
Mais une remarque
entre crochets vient rompre l’effet d’autobiographie
et proférer une menace narquoise :
«
[or j’en eus marre de m’accorder tant d’importance
pendant que la guerre proliférait d’un crâne
à l’autre
quiconque
ne lit que d’un œil saura bientôt
quel bois se chauffe de lui lorsqu’il se croit dormant]
»
Ainsi, le poète
nous avertit que s’il prend le pouvoir sur la langue –
populaire comme littéraire – en mettant sens dessus
dessous locutions (« de quel bois je me chauffe »
ou « ne dormir que d’un œil »)
et titres devenus proverbiaux (« la belle au bois dormant
», étiré dans le dernier vers), c’est
pour mieux nous montrer, par la résurgence d’un ultime
alexandrin, qu’il a les moyens de nous la faire parler, de
nous la faire entendre : notre langue, à nous-mêmes…
Christophe
Rubin
(juin 2008)
Christophe
Rubin, agrégé de lettres modernes,
est titulaire d’un DEA en sciences du langage sur la poétique
des textes de rap francophones ; il a publié plusieurs articles
sur les textes de rap français (dont certains sur
ce site ) et collabore ponctuellement au magazine Sciences
humaines.

http://www.edhexagone.com/
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