Troïlus and Cressida
William Shakespeare

Mise en scène de Declan Donnellan
Lyon, Halle Tony Garnier, mai 2008
et en tournée

 

 

 


Mutilation des Hermès

Curieux couple que ce Troïlus and Cressida, parodie de Pâris et d’Hélène avec inversion des camps et miniaturisation des légendes, critique acerbe et bigarrée d’un monde sombre où, pour un fou génial, on croise par dizaines des guerriers bornés et brutaux, gravitant bestialement autour des quelques femmes en présence, toutes fausses, toutes superficielles. Au cœur d’une guerre de Troie qui n’avance plus, les soldats s’amusent entre eux, maudissent Hélène la traînée, méprisent Cassandre et ses noires prophéties, et préfèrent Thersite la folle aux insultes pimentées... Diabolique lecteur d’Homère, Shakespeare moque un par un les grands héros de nos Budés, avec une truculence irrespectueuse au possible, flattant les hellénistes du fond de la classe (à côté du radiateur, de Scarron et de Georges Fourest) en stigmatisant les travers des exempla : Achille est une tapette paresseuse, Ajax une brute stupide, Ulysse un intello pervers...

Le grand metteur en scène anglais Declan Donnellan n’a plus alors qu’à se faire plaisir : il en rajoute, dans le comique surtout, dans une sorte d’apologie de l’homosexualité masculine, dépassement amoureux et ludique par-delà notre humaine médiocrité – notamment avec la scène du bal des soldats, où Troyens et Grecs dansent la valse tous ensemble, avec timidité et émotion, dans une sorte de trève d’autant plus extravagante que la guerre qu’ils mènent est absurde. Toutefois, guère à son avantage dans l’immense Halle Tony Garnier de Lyon, le tout s’avère assez décevant (surtout si l’on a eu la chance de voir le précédant spectacle de Declan Donnellan de notre côté de la Manche, une extraordinaire Andromaque aux Bouffes du Nord). Ici, pour ce jeu gratuit de profanations de statues, dans une scène allongée, peu dynamique, où vont et viennent avec une fluidité certaine des soldats d’Irak, des folles du désert, et des stars factices des années 1930, tous dans des costumes hyper-stylés d’Angie Burns, Troïlus and Cressida tournent en rond, la faute sans doute à une trame flottante, à une fin pour le moins détonante, et à une scénographie peu surprenante, finalement. Reste encore – mais c’est infini – le plaisir rare d’entendre Shakespeare dans le texte, dans l’impeccable diction des irréprochables comédiens de la compagnie Cheek by jowl.

Nicolas Cavaillès
(mai 2008)

http://www.cheekbyjowl.com/