Les noirs chevaux des Carpates
de C. Virgil Gheorghiu

Traduit du roumain par Livia Lamoure. Préface de Thierry Gillyboeuf
Editions du Rocher, 2008

 

 

 

L’orgueil des Roca

Ce que l’on connaît de l’œuvre de Virgil Gheorghiu, c’est en général La vingt-cinquième heure, et rien de plus. Sa production est pourtant beaucoup plus abondante que ce qu’il n’y paraît, et il ne faudrait pas oublier, par exemple, L’homme qui voyagea seul ou Les immortels d’Agapia qui, quelque jugement que l’on porte sur certaines positions équivoques de l’homme Gheorghiu, sont à considérer comme des ouvrages majeurs, avec, bien sûr, celui dont il est question ici.
Les noirs chevaux des Carpates est paru en 1961 sous le titre La Maison de Petrodava. Cette réédition, assortie d’un changement de titre adapté à la collection (« Cheval Chevaux »), est évidemment une preuve de plus que Gheorghiu mérite réhabilitation. Pas uniquement pour les sujets qu’il aborde, pas tellement pour les racines personnelles et collectives qu’il extirpe d’un oubli plus ou moins justifié, mais surtout pour la manière dont il sait transformer une chronique en roman, un roman en épopée.

Sur les hauteurs sauvages des Carpates moldaves, « dans cette citadelle naturelle des montagnes », se trouve le fief de la famille Roca, Petrodava (ancien nom de la ville de Piatra Neamtz), dont la gloire familiale est portée par des femmes minces et hautaines, les pieds sur terre, la tête au ciel. Le récit débute avec Domnitza Roxana qui, après maintes hésitations, accepte d’épouser un « homme de la plaine », dont les faiblesses provoqueront la perte. Il se poursuit avec Domnitza Stela, née en même temps que le XXe siècle, digne fille de sa mère, dont le premier haut fait, qui lui vaudra renommée internationale, est de sauver son premier mari, un joli et fragile prince russe, des griffes des « bandits » bolcheviks… Exil, remariage, Stela n’aura de cesse que de revenir sur ses terres, là où « la vie est exactement comme aux temps des Daces. Héroïque, dure et inchangée ». Là où, aussi, les chevaux, dévoués jusqu’à la mort à leurs maîtresses, ont des pouvoirs comme ils ne peuvent en avoir ailleurs.

« Je suis toute gravité. Toute violence. […] Jamais je ne connais une autre direction que la ligne droite ». Les femmes de Petrodava sont l’intransigeance même, le courage sans faille, la force inébranlable, l’orgueil sans concessions. C’est ce qui les tient en vie, c’est aussi ce qui les isole, jusqu’à provoquer la mort ou la folie de ceux qui autour d’elles n’ont pas cette intransigeance, ce courage, cette force, cet orgueil. Les hommes (excepté peut-être le domestique Pantelimon – mais c’est un Haïdouk, et le Père Thomas – mais c’est un prêtre) n’ont pas voix au chapitre. Grandes et fières, les dames Roca sont de ces femmes dont le destin, puisé dans l’Histoire, est devenu celui d’héroïnes épiques et fascinantes.

Jean-Pierre Longre
(mai 2008 )

Jean-Pierre Longre enseigne la littérature contemporaine à l’Université Jean Moulin Lyon 3. Auteur d’études sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur de plusieurs revues, il a participé à la publication des romans de Queneau dans la Bibliothèque de la Pléiade, s’intéresse à la comparaison des arts (littérature, musique, peinture) et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie et Belgique en particulier). Derniers ouvrages parus : Raymond Queneau en scènes (Presses Universitaires de Limoges, 2005) et Jean Prévost aux avant-postes (Collectif, avec William Marx, Les Impressions Nouvelles, 2006).

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