Wilhelm Reich, biographie d’une passion
de Gérard Guasch

Editions Sully, 2008

 



Passion

Psychiatre, psychanalyste, créateur, d’entrée de jeu, Wilhelm Reich fâche par ses facettes innovantes, hors des cadres habituels de la psychanalyse. Ostracisé par ses contemporains, il est reconnu en mai 68, puis oublié, le livre que lui consacre Gérard Guasch le ramène à la lumière.

Si l’on ajoute que son premier livre paru en 1927 s’intitule La fonction de l’orgasme et que ses recherches portent autant sur la sexologie que sur l’énergie, on imagine que les choses ne sont pas simples dès le départ pour cet infatigable chercheur autrichien, né en 1897. Mais l’étude biographique très sensible et très documentée de Gérard Guasch, psychosomaticien et analyste, l’un des meilleurs spécialistes de Reich, fasciné autant par la dimension éclairée du psychanalyste que par sa fougue de combattant luttant pour comprendre les sources de la vie et la libérer du carcan social, lui redonne ses lettres de noblesse. Pour l’anecdote, notons que c’est en 68, alors qu’étudiant, le biographe soignait et recousait, dans l’infirmerie de l’école de médecine, ses camarades tombés aux barricades ou amochés par les matraques des hommes casqués, qu’il est entré en Reichie. Il a d’ailleurs fondé dix ans plus tard l’Institut Wilhem Reich en Normandie avant d’aller vivre et enseigner au Mexique et de consacrer au «psychanalyste maudit » plusieurs ouvrages, dont « Wilhelm Reich, énergie vitale et psychothérapie » aux éditions Retz. Biographie d’une « passion » - terme qu’il faudra peut-être décliner de multiple façon tant la vie de Reich, va ressembler à ce qu’on appelle un chemin de croix - paraît pour le 50eme anniversaire de sa disparition tragique qui coïncide, à quelques mois près, avec la commémoration de Mai 68. A l’époque où Marcuse, Foucault, Freud, Lacan et Jung devenaient les icônes de l’intelligentsia, Reich, marginal puissance x et psychanalyste de point, a connu des années de gloire posthume, avant de retomber dans un oubli certain, hormis aux yeux des spécialistes.

Orgasme et orgone
« Ce qui est fascinant, souligne Gérard Guasch, c’est que tout jeune étudiant, Reich fut d’emblée accueilli avec chaleur par Freud qui protégea ses débuts, et auquel il restera uni longtemps par une estime d’étudiant à maître. Très en avance sur son temps, ses travaux l’ont fait remarquer dès sa 22eme année, avant qu’il n’approfondisse et ne fasse connaître ses recherches sur la fonction orgastique, et plus particulièrement sur la misère sexuelle et l’impuissance orgastique. » Toutes choses que, peut-être, la Société internationale de Psychanalyse ne lui pardonna pas puisqu’elle l’exclut dès 1934. Mais il ne borna pas ses travaux à ce domaine, il proposa une technique psychanalytique avec une modification importante par rapport à celle du grand homme qui l’avait accueilli : l’analyse du caractère.

Ce qui n’alla pas sans heurt, mais Reich persista. « Il développe alors l’analyse des résistances du patient qui, par sa position, ses retards, sa cuirasse, s’oppose au progrès, à l’ouverture, verrouille la détente, en un mot se défend du mieux être, en se revêtant d’ une armure impalpable qui le rigidifie et empêche, au propre comme au figuré, toutes formes de jouissance. » Sans doute sa vie auprès de Lia, jeune fille blindée alimenta-t-elle sa connaissance des attitudes de défense. Avec Annie, sa femme qui, la première, s’intéressera à l’éducation sexuelle des jeunes enfants, il connaîtra passion, heurts et bonheur familial. Ils auront deux filles, dont Eva qui, bien plus tard, reprendra le flambeau. Avec l’émergence du nazisme, Reich est contraint de choisir l’exil : il est juif, anciennement communiste et psychanalyste.
Pourquoi pas les grands espaces, le Nouveau Monde, la Pennsylvanie ? Hélas, là encore ses travaux, et sur l’analyse du caractère, et sur l’énergie, et sur la sexologie, enfin sa maîtrise de la machine à orgone, qui renouvelle l’énergie, sa créativité attirent la méfiance et le blâme. En pleine chasse aux sorcières, sous la férule de Mac Arthur et John Hoover, tout puissant au FBI, il est emprisonné, accusé de louer son accumulateur d’orgones à des malades du cancer et jeté en prison où il mourra en 1957 (Il avait été écroué une fois déjà en tant qu’ennemi, au soir de la déclaration de guerre des Etats-Unis à l’Allemagne). Et pourtant. « Cette idée que des facteurs émotionnels participent à l’éclosion de maladies, écrit Gérard Guasch, est au centre même de l’approche psychosomatique. Elle a gagné beaucoup d’audience aujourd’hui, mais n’est pas du tout admise dans les milieux officiels de l’époque. Reich va plus loin. Il présente le cancer, non comme une atteinte localisée, mais comme la résultante d’une souffrance énergétique générale de l’organisme : une biopathie (…) le renoncement à l’espoir, la résignation psychique et une carence bioénergetique qui précèdent parfois de plusieurs années l’apparition de la tumeur maligne. Vision multifonctionnelle, holistique … »
Reich était seulement en avance de trois décennies.

Jocelyne Sauvard
(juin 2008)

Jocelyne Sauvard est écrivain (romans, théâtre) et journaliste. Elle anime aussi une émission littéraire sur Idfm98, "Parlez-moi la vie". http://www.jocelynesauvard.fr