Les yeux de Rose Andersen
collection Médium
L'Ecole des loisirs , 2003
à partir de 12 ans

 

 

« Fuite éperdue » vers la lumière

Adriana, Guillermo, Belzunce, M’man et le père habitent à Santa Arena dans une baraque en planches, au milieu des champs brûlés par le soleil ; avec leur peau mate et leurs cheveux plats et noirs, ils ont des têtes de « pauvres à vie ». Pourtant Adriana sait qu’un jour elle aura les yeux « verts comme des dollars » ; elle aura une tête de riche, comme celles que décrit Grand-pa quand il parle des « ranjeras », les étrangères qui habitent de l’autre côté du «Cerco». Il faut franchir cette frontière pour gagner « l’horizon palpitant de richesses » et « sur cent qui tentent de passer, il y en a peut-être deux qui réussissent… ». L’épreuve est de taille mais Adriana est une candidate déterminée dans la conquête des « villes lumières aux rues pavées d’argent » : que d’écueils, de souffrances et de déceptions avant que la chance et le bonheur s’imposent…
La famille quitte Santa Arena dont les champs ne sont plus que poussière et part pour Tijuales où les parents espèrent trouver du travail. Hélas, la grande ville est un gouffre puant et pétaradant où il faut même payer une « protection » pour une cabane dérisoire dans un bidonville.

Les journées s’étirent dans la misère. Heureusement, à la radio, Franky Enamorado chante l’amour… Le père se persuade que décidément « le paradis est de l’autre côté du Cerco » mais comment réunir mille dollars pour le passage de toute la famille ? Il y a bien une solution, il y a du travail… pour les enfants… Adriana et Guillermo deviennent alors des «machines silencieuses» qui grattent et récurent les cuves de la Chemical et Petrological Corporation, supportant les vapeurs de toluène qui brûlent les yeux et les poumons.
La jeune fille s’accroche mais Guillermo abandonne. Depuis leur arrivée à Tijuales, il est bizarre, parfois prostré ou secoué d’un « rire de dément » ; de ses expéditions à Paraiso, le quartier des dealers, il rapporte bientôt au père la somme du passage, des billets qui ont « une drôle d’odeur ».

Pour rejoindre « l’horizon palpitant de richesses », le carrosse est une bétaillère. Il va falloir des heures pour passer le « Cerco », traverser le désert, échapper aux gardes. Adriana et Guillermo s’en sortent, avec l’aide d’un homme dont c’est au moins la troisième tentative de passage… Ils atteignent enfin « la ville lumière » mais où sont les palais et les toits d’or ? … Le rêve s’étiole. Guillermo n’a même plus sa poudre d’ange, alors il vole quatre mille dollars à la femme qui les a recueillis et il s’enfuit… Adriana doit accepter de travailler pour rembourser cette dette, et ça c’est une aubaine ! « Du travail de l’autre côté de la frontière ! Le père en aurait pleuré de joie. » Elle entre donc comme femme de ménage aux Next Dream Studios : elle y rencontre l’actrice héroïne du thriller affolant « Fuite éperdue », cette Rose Andersen aux yeux verts extraordinaires qui, à part son regard, lui ressemble un peu…. La chance sourit à Adriana, il suffit de forcer un peu… Elle «prend» les yeux verts et découvre l’amour ; elle sort Guillermo de l’enfer même si dans son cas aussi « ils veulent tous s’arrêter mais il n’y en a pas deux sur cent qui réussissent ». Elle retourne à Santa Arena et offre à sa mère et à Belzunce de partager sa vie nouvelle…

La fuite éperdue d’Adriana est haletante, rythmée par les refrains d’espoir de Franky Enamorado, jalonnée de rencontres difficiles ou complices mais toujours déterminantes. Xavier-Laurent Petit écrit à la première personne, ainsi le lecteur est juste à côté d'Adriana, il l’écoute, il la voit, il l’accompagne, il ne peut la laisser. Il se révolte quand elle ne peut qu’accepter ce qu’on lui impose. Il souffre avec elle, partage ses déceptions. Il éprouve un réel soulagement quand elle choisit son destin et réalise une vraie conquête, rêve de plusieurs générations.
Sur des sujets graves, misère des bidonvilles, exil clandestin, travail des enfants, Xavier-Laurent Petit compose un beau roman envoûtant, rempli de tendresse et d’humanité. On a envie de découvrir les récits précédents de cet écrivain, de partager d’autres révoltes, de s’intéresser au monde ; on veut continuer à lire, tout simplement…

Martine Falgayrac
(février 2004)

http://www.ecoledesloisirs.fr

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L’Ecole des loisirs (medium), 2007