Et nous luttons ainsi, barques à contre-courant,
renvoyés sans fin au passé
Cette dernière
phrase de Gatsby le Magnifique (paru en 1925) est celle
que Scottie, fille unique de Francis Scott Fitzgerald et de
Zelda, née Sayre, fit graver sur la pierre tombale de
ses parents dans le cimetière de Rockville dans le Maryland.
Cette formule lapidaire résume parfaitement la vie mouvementée
et l’amour passionné de ces deux êtres aux
destins exceptionnels qui formèrent un couple depuis
longtemps mythique.
Il était
temps, me semble-t-il, de remettre leur histoire et les faits
à leur vraie place par rapport à ce qu’on
a pu dire ou lire depuis tant d‘années, c’est-à-dire
tout et bien trop souvent n’importe quoi. Jacques Tournier,
écrivain rare, romancier (Zelda
est son douzième ouvrage) et traducteur incontesté
(Tendre est la nuit, Belfond 1985, Gatsby le Magnifique,
Grasset 2007, ainsi qu’une cinquantaine de nouvelles dont
La vente aux enchères pour Omnibus en 1998),
éminent spécialiste des Fitzgerald et de Flannery
O’Connor, plutôt que mêler réalité
et fiction - ce qui fit la bonne affaire d’un auteur couronné
par un prix littéraire que je n’ai pas voulu lire
- a essentiellement travaillé à partir de la correspondance
de quelques cinq cents lettres de Scott et Zelda ainsi que sur
les incontestables biographies que sont Zelda Sayre de
Nancy Wilson, (Stock 1973), Some sort of grandeur de
Matthew Bruccoli (Vertiges 1985) et l’album Zelda
publié par Eleanor Lanahan, sa petite-fille. De plus,
Jacques Tournier eut de longs entretiens avec Scottie à
Paris en 1986.
Cette biographie éclairée et éclairante,
au plus près de leurs vies jusqu’au bout de leur
tragédie, est une œuvre dense et émouvante,
remplie de tendresse pour ces personnages hors du commun, ne
négligeant rien de leurs grandeurs et leurs faiblesses,
de leur génie et leur folie, du sublime au tragique.
Lettre
de Zelda à Scott vers la fin de son séjour à
le clinique de Prangins en juin 1930 où elle est soignée
(diagnostic : psychopathe de constitution, présentant
de graves troubles émotionnels) : « J’aimerais
tellement que nous soyons ensemble… Pourquoi y-a-t-il
tant d’émotions, de bonheur, de bien-être,
partout où tu te trouves et nulle part ailleurs dans
le monde ? Et pourquoi lorsque tu t’approches je sens
dans l’atmosphère un tremblement secret, vivifiant
et lourd de promesses, une vibration de fécondité…
Embrasse-moi, mon bel amour. Souhaite-moi bonne nuit. Zelda
»
Lettre
de Scott à des amis après avoir rendu visite à
Zelda au Sheppard Hospital en septembre 1935 : « C’était
absolument miraculeux de rester ainsi pendant de longues heures,
sa tête sur mon épaule et me sentir plus intimement
lié à elle qu’à aucun être
humain. Et l’idée que dans quelques années
nous nous retrouverons peut-être l’un à côté
de l’autre dans un vieux cimetière de province
ne m’effraie pas le moins du monde. Au contraire.
»
Et nous
luttons ainsi, barques à contre-courant, renvoyés
sans fin au passé.
Tout au
long de ces pages, comment ne pas ressentir une certaine émotion
à la lecture de ces déclarations d’amour
du début de leur rencontre jusqu’à la fin
dramatique de ces « deux êtres égaux dans
la détresse. » ? Bouleversant.
Jacques
Chesnel
(juin 2008)
Jacques
Chesnel, membre démissionnaire de l'Académie
du Jazz, est l'auteur de plusieurs ouvrages sur le jazz dont
Le Jazz en quarantaine, 1940-1946 (Isoète) et
Les Grands Créateurs de Jazz avec G.Arnaud (Bordas)
; il a été consultant et auteur pour l'Encyclopédie
Encarta sur CD-Rom.
Peintre, il a proposé une rétrospective de 50
années de peintures inspirées par le Jazz.
www.jazz-chesnel.com